Olivier RoyAu cours des dernières semaines, trois personnes que Daesh (ou État islamique) dit homosexuelles ont été assassinées en Syrie. Deux d’entre elles ont été lapidées, la troisième a été jetée du haut d’un immeuble. Des exactions filmées et relayées par les jihadistes, alimentant un climat de peur et de terreur. Directeur de recherche au CNRS, Olivier Roy est un spécialiste reconnu de l’islam politique. Il a récemment publié un livre d’entretiens intitulé En quête de l’Orient perdu. Yagg l’a interrogé pour mieux comprendre les ressorts et les enjeux des exactions homophobes commises par les jihadistes.

Y a-t-il une justification religieuse à l’assassinat de personnes homosexuelles? Les jihadistes sont dans un imaginaire religieux classique. Le califat qu’ils ont créé se veut fondé sur la foi. Leur territoire, où l’on applique la charia, a des limites qui varient en fonction des conquêtes et ignore les frontières étatiques et les États-nations. Dans le Coran, le principe de base est une condamnation de l’homosexualité perçue comme une abomination. Mais les interprétations divergent sur le fait d’infliger la peine de mort aux personnes homosexuelles. On trouve par ailleurs hors du Coran des prescriptions indiquant qu’il faut abattre un mur sur les personnes ayant des relations avec des personnes du même sexe, d’où le fait de pousser une personne du haut d’un immeuble. Dans ces groupes jihadistes, on choisit l’interprétation la plus dure.

Pourquoi Daesh livre-t-il aux médias des vidéos d’exécutions de personnes présentées comme homosexuelles? L’un des objectifs est de susciter la terreur par la mise en scène. Plus c’est spectaculaire, mieux c’est. Ils cherchent à créer la terreur chez leurs adversaires comme le faisaient auparavant les Mongols. Le message, c’est: soumettez-vous ou vous serez égorgés et subirez le même sort. Mais quand on regarde les images, on se rend compte qu’il y a aussi un côté mafieux en unissant les combattants par un pacte de sang. Tout est fait pour mouiller le plus grand nombre d’entre eux dans le crime. Ils se voient comme des «purs» et ceux qui ne suivent pas sont soupçonnés d’être tièdes. S’en prendre à l’homosexualité ne fait pas partie de leurs priorités – ils visent plutôt les chiites et les yézidis – mais participe à leur fantasme de purification qui s’exprime au travers du jihad, des attentats-suicide et en infligeant la mort aux pécheurs.

La situation des personnes homosexuelles n’était déjà pas idyllique dans cette région. N’y a-t-il pas une entente objective entre Daesh et les États de la région sur le sort de ces personnes? Il y a en effet un point commun entre les États et Daesh sur la construction juridique de l’homosexualité. Pour les jihadistes, celle-ci est une invention occidentale sioniste. Autrefois, elle était plus ou moins approuvée culturellement, mais l’important était pour l’homme d’être l’actif dans la relation sexuelle et surtout pas efféminé. Le thème de l’importation étrangère a débuté en Égypte dans les années 90 et l’homosexualité y a été pénalisée et pensée juridiquement en s’appropriant la conception européenne. Il y a eu comme un effet de miroir par rapport à l’Occident. Depuis une dizaine d’années, on assiste à une mise en avant des personnes homosexuelles, ce qui n’existait pas auparavant. Mais la pénalisation n’est pas allée de soi dans la société. Il y a quelques années au Maroc, une polémique a éclaté après la diffusion d’une vidéo où un homme était habillé en femme. Il s’agissait en fait d’une tradition locale pour conjurer un djinn.

Les exactions à l’encontre des personnes homosexuelles pousseront-elles la communauté internationale à intervenir militairement? Personne ne veut envoyer de troupes au sol, sinon on l’aurait déjà fait. Le droit d’ingérence et l’intervention humanitaire peuvent entraîner des complications et pour l’instant, il s’agit surtout de soutenir les acteurs locaux. Les crimes homophobes s’ajoutent au livre noir contre Daesh, mais il n’y aura pas d’intervention pour les personnes homosexuelles puisqu’il n’y en a pas eu pour les yézidis. De toute façon, on ne fait pas du social avec des militaires: en Afghanistan, les femmes portent toujours le tchador.

Photo Image de propagande de Daesh présentée sur iTélé