Les 6 et 7 décembre se tenaient à Montreuil les Assises de l’Écologie humaine, créées dans la lignée des manifestations contre le mariage pour tous, qui ont rassemblé quelques centaines de personnes. Parmi les journalistes venu.e.s couvrir ce rendez-vous, Hervé Kempf, fondateur du site d’informations sur l’écologie Reporterre, et l’un de ceux qui, chez les écolos, critiquent l’ouverture de la PMA, non pas pour des raisons liées à l’orientation sexuelle des couples comme la «Manif pour tous», mais davantage dans un souci de ne pas voir l’humanité se soumettre au progrès technologique. Au lendemain de sa visite, une pastille audio (depuis retirée et replacée dans son contexte) a été publiée sur le site dans la rubrique «Une minute, une question». L’interviewé? Tugdual Derville, délégué général d’Alliance Vita, bien connu pour avoir occupé la tête de cortège de la «Manif pour tous» en 2013, aux côtés de Virginie Merle-Tellenne et Xavier Bongibault, et qui était l’un des intervenant.e.s de cette rencontre.

TUGDUAL DERVILLE VIRE AU VERT
Questionné sur sa définition de «l’écologie humaine», Tugdual Derville a expliqué la nécessité de «prendre soin des hommes», et de «protéger l’identité de l’humanité», vantant au passage «les repères anthropologiques qui définissent l’homme», les «merveilleux repères de l’altérité sexuelle» et «le fait que l’homme n’est pas une marchandise». Il glisse: «Il n’y a pas d’homme sans planète, mais quel serait l’intérêt d’une planète sans homme?» À sa publication, la pastille a provoqué des remous, tant et si bien que Reporterre a jugé bon de se justifier: «Cet entretien suscite diverses réactions, en raison des positions prises par M. Derville sur un certain nombre de sujets dits de société. Reporterre ne partage pas ses opinions, non plus que celles de toutes les centaines de personnes dont ce site a présenté les idées. Reporterre mène un travail d’information et que cela plaise ou non, y compris à Reporterre dont ce n’est pas la ligne éditoriale, les idées de M. Derville existent. Vouloir occulter cette réalité serait une erreur car l’on ne combat pas les opinions que l’on désapprouve en faisant comme si elles n’existaient pas.»

«UNE TRIBUNE OUVERTE A UN HOMOPHOBE»
Dans un post de blog intitulé L’homophobie est-elle soluble dans l’écologie? Le positionnement problématique de Reporterre, le militant d’Act Up-Paris Jérôme Martin juge dangereux le peu de recul face aux propos tenus dans cette interview: «La chronique “Une question, une minute” ouvre un espace d’expression directe à des personnes sans mise en perspective, donc sans travail d’information; c’est son intérêt et sa limite. Et dans le cas qui nous intéresse, une erreur politique et journalistique. En l’espèce, réaliser un travail d’information sur Tugdual Derville aurait dû consister tout d’abord à analyser les “positions prises par M. Derville sur un certain nombre de sujets dits de société” et les nommer (catholicisme intégriste, sexisme anti-choix, homophobie, etc.) plutôt que de simplement renvoyer le lecteur à son article Wikipedia sans les qualifier; puis à confronter lesdites positions à ses propos d’une minute sur “l’écologie humaine” pour en éclairer le contenu. Sans ce travail d’information, la chronique n’est qu’une tribune ouverte à un homophobe qui peut répéter “écologie”, “nature” et “humanité” pour ripoliniser ses attaques contre les homosexuel.le.s ou les femmes.»

Pour Jérôme Martin, ce micro ouvert à une personnalité réactionnaire ne peut être considéré comme un incident anodin: «La rédaction de Reporterre se rend-elle compte de ce qu’elle fait en assumant à ce point une tribune sans mise en perspective, ouverte à une personne qui ne voit dans l’écologie qu’un moyen pour rendre respectable son discours de haine? Cette erreur ne me fait pas oublier le reste du travail du site, de qualité. Mais il faut vraiment que la rédaction se rende compte. Suffit-il à n’importe quel.le haineux/euse de base de dire “écologie” pour avoir une tribune sur le site, voir sa parole intégrée à un débat et rendue ainsi légitime?»

UNE ANALYSE PLUS CRITIQUE DE CES ASSISES
Un article avec davantage de recul sur ce que sont véritablement ses assises de l’écologie humaine a finalement été publié par Reporterre le 15 décembre, sous forme d’un compte-rendu d’Hervé Kempf, dans lequel figurent à nouveau les propos de Tugdual Derville. Le journaliste mentionne en introduction la présence de militant.e.s de gauche aux abords de l’endroit où se tenaient ces Assises: «À l’entrée de la rue qui y mène, une dizaine de militants de partis de gauche distribuent des tracts vitupérant la tenue de ces Assises en cet endroit: le mouvement de l’écologie humaine “est un masque”, dit le texte, “il cache honteusement un groupe qui a participé avec zèle aux manifestations contre le mariage pour tous. Les organisateurs de ce mouvement ont été aux côtés de la droite la plus dangereuse et du Front national pendant ces manifestations”.»

UNE CERTAINE IDÉE DE L’ÉCOLOGIE
Hervé Kempf raconte plus loin comment le militant anti-égalité évite soigneusement certains sujets pourtant au cœur de l’engagement écologiste, par exemple la construction de l’aéroport de Notre-Dame des Landes près de Nantes. Le journaliste réalise finalement que l’écologie n’est qu’un faire-valoir de respectabilité: «Le centre focal de l’intérêt de Tugdual Derville, en fait, est la bio-éthique. Il est ignorant d’écologie. Quand je lui demande quels auteurs écologistes l’ont inspiré, il cite Jacques Ellul et Jean Bastaire. Je lui repose la question, aucun autre nom ne lui vient à l’esprit.»

Hervé Kempf analyse enfin la définition de l’écologie humaine selon Tugdual Derville, ces fameuses 90 secondes publiées initialement sans regard critique: «Il utilise en fait le vocabulaire et les concepts de l’écologie au service de sa conception plus que contestable de la famille. Qui est une forme sociale historiquement déterminée, que l’on ne retrouve pas dans toutes les sociétés, et n’est donc ni un écosystème, ni naturelle.» Dans son commentaire final sur cet événement, Hervé Kempf ne cache pas sa désapprobation: «Ce qui ressort de “l’écologie humaine” selon ces Assises? Une vision centrée sur la bio-éthique, qui évacue les rapports d’inégalités, accepte l’ordre économique néo-libéral, en appelle à la bonne volonté des uns et des autres pour résoudre les problèmes de ce monde où le capitalisme serait une fatalité, et invoque la naturalité pour justifier des conceptions sociales particulières.»

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