Le Conseil de l’Europe a publié le 11 décembre une étude sur le problème des violations des droits des enfants trans’ et intersexes. Réalisée par le psychiatre et psychothérapeute Erik Schneider, co-fondateur de l’organisation Intersex & Transgender Luxembourg, à partir de différents rapports et ouvrages sur ces questions, elle établit une série de recommandations visant à combattre les différentes formes de discriminations dont sont victimes ces enfants, que ce soit dans leur famille, dans leur école, mais aussi de la part du corps médical. Le rapport est étayé par de nombreux témoignages recueillis entre juillet et novembre 2013 grâce à plusieurs associations: Trakine en Allemagne, Sail en Irlande du Nord, OUTrans en France, et l’Organisation internationale intersexe Belgique: «Les enfants trans’ et les enfants intersexes questionnent, par leur existence même, la structuration de nos sociétés européennes autour de ce qui a été appelé le modèle binaire du sexe et du genre», affirme dès l’introduction l’auteur du rapport.

UN MANQUE DE VISIBILITÉ QUI A DE GRAVES CONSÉQUENCES
L’étude estime qu’un enfant sur 500 aurait une identité de genre qui diffère du genre assigné à la naissance. Ce nombre reste néanmoins difficile à quantifier de façon plus précise: «De plus en plus d’enfants consultent les centres médicaux spécialisés dans l’aide médicale à la transition, mais la majeure partie reste invisible pour leurs parents et le reste de leur entourage». Et justement le manque de visibilité des questions trans’, l’absence de modèles et d’informations peuvent laisser les jeunes trans’ et leurs familles complètement démuni.e.s: «Les enfants ne sont alors pas identifiés en tant que trans’ par l’entourage familial, ni à l’école, ce qui est problématique parce que les sentiments qui en résultent tels que la sensation d’être les seuls dans cette situation voire anormal, l’impression de n’avoir leur place nulle part peuvent entraîner de la dépression, des tendances suicidaires ainsi que des conduites à risque.»

L’étude insiste particulièrement sur cette dimension et préconise la formation des professionnel.e.s de l’enfance et de la santé mentale: «Ces enfants laissent généralement paraître quelques signes de différence, repérables à condition de connaître la problématique, tels que les intérêts pour les jeux, vêtements et activités du sexe».

LES DIFFICULTÉS DE L’ENTOURAGE
Le document réalisé par Erik Schneider souligne en outre que dans certains cas où les familles et les proches ont manifesté leur soutien à leur enfant et respectent son identité de genre, certaines peuvent faire face à de lourdes difficultés: «Lorsque ceux-ci soutiennent leur enfant et le laissent vivre dans le rôle social de genre qui leur convient, ils peuvent être tenus pour responsables de la situation de l’enfant par l’entourage familial mais aussi par des professionnel.le.s de la santé ou du secteur de l’enfance. (…) Plusieurs parents d’enfants trans’ ont informé l’auteur que des services de protection de l’enfance avaient été contactés par des crèches ou écoles parce que les parents laissaient l’enfant vivre conformément à son auto-perception par rapport à son sexe d’assignation. Dans un cas, ces services ont menacé de faire en sorte que l’enfant soit retiré aux parents. De même, l’association Trakine a informé l’auteur qu’un pédiatre avait reproché à une mère “d’élever son enfant dans la schizophrénie”, d’être “un grand danger pour l’enfant” en la menaçant de contacter les services sociaux.»

TRANSPHOBIE À L’ÉCOLE
De façon générale, l’école est un terrain propice aux propos et aux violences transphobes: «La transphobie à l’école et dans les autres structures pour enfants peut se manifester de deux façons, souligne le rapport. D’un côté, par des violences psychologiques, physiques et sexuelles, ces dernières visant souvent à “vérifier” quel est leur “vrai” sexe ou à leur “prouver” qu’illes n’ont pas le sexe qu’illes affirment avoir. En raison du risque de violences, notamment sexuelles, il est primordial que les enfants soient autorisés à accéder aux vestiaires et toilettes qui correspondent à leur apparence/leur identité de genre et qu’ils soient libres de décider d’informer ou non les autres élèves de leur transidentité. D’un autre côté, la transphobie peut se manifester par le refus de prendre acte de l’auto-perception de l’enfant telle qu’il l’exprime, ce qui en réalité doit être considéré comme un type de violence psychologique. Cela se traduit par le refus de respecter le prénom de l’enfant correspondant à son identité de genre, ainsi que les pronoms associés.»

Le rapport préconise que le personnel enseignant soit correctement formé pour être à même de repérer et aider ces enfants, et qu’il ait des connaissances sur la question de la transidentité pour agir dans leur intérêt, les respecter, et garantir leur sécurité.

LES ENFANTS INTERSEXES: UN GROUPE TROP PEU ÉTUDIÉ
L’étude d’Erik Schneider apporte un éclairage aussi précis que possible à la situation des enfants intersexes, sur laquelle peu de données sont disponibles. Si le nombre de naissance d’enfants intersexes est estimé à une naissance sur 1500 ou 2000, il est difficile à quantifier de manière plus précise: «Le manque de données est problématique parce qu’il est l’un des facteurs contribuant à l’invisibilité des enfants intersexes et à leur stigmatisation sociale. Ce problème est renforcé par la façon dont sont réalisées les études par les États et les institutions. Pour participer à la plupart des études, il faut indiquer le sexe, avec comme seules options le sexe féminin ou masculin. Si une personne ne répond pas à cette question, elle est automatiquement exclue de l’étude.»

DÉPATHOLOGISER L’IMAGE DES PERSONNES INTERSEXES
Tout comme pour les enfants trans’, il est primordial de renforcer la visibilité des personnes intersexes pour lutter contre leur stigmatisation sociale, notamment à l’école: «Un effort très important est à fournir pour la révision des programmes et manuels scolaires, qui devraient poursuivre au minimum les objectifs suivants: rendre visibles les enfants et adultes intersexes sous un angle positif et non pathologisant et ce dès le plus jeune âge et prévenir leur stigmatisation sociale, particulier les violences familiales, scolaires et sociales ainsi que les discriminations qu’illes subissent sur le fondement des normes de genre.»

Outre l’urgence de mettre un terme aux traitements de normalisation pratiquée sur ces enfants sans leur consentement éclairé, Erik Schneider signale aussi la nécessité de mieux accompagner et de sensibiliser les parents d’enfants intersexes, qui, par manque d’informations, se retrouvent sous l’influence du corps médical qui ne proposent pas d’alternatives aux interventions chirurgicales irréversibles dont l’intérêt est essentiellement esthétique et normalisateur: «Un énorme effort de sensibilisation sur l’existence des enfants intersexes dans une société polarisée sur la dichotomie des sexes est à entreprendre et il est important de développer des aides spécifiques à la parentalité».

UNE VOLONTÉ EUROPÉENNE
Cet état des lieux et les différentes recommandations qui en découlent vont dans le sens des déclarations du commissaire aux droits de l’Homme Nils Muižnieks en octobre dernier, qui a appelé les pays européens à faire respecter les droits des enfants et des jeunes LGBTI, et a mentionné tout particulièrement les nombreuses atteintes aux droits des personnes trans’ et intersexes: «En tant que mineurs, les adolescents transgenres peuvent avoir des difficultés à bénéficier de services de soins et d’accompagnement adaptés. Quant aux enfants intersexes, ils sont souvent soumis à des traitements “normalisateurs” irréversibles peu après leur naissance, donc sans leur consentement. La reconnaissance juridique du sexe ou du genre des enfants transgenres ou intersexes reste très problématique dans la plupart des pays. Les enfants sont titulaires de droits et doivent être écoutés lors de la prise de décisions qui les concernent. (…) Les droits de l’Homme s’appliquent aux enfants LGBTI comme à tous les autres enfants, sans aucune distinction.»

Lire le rapport Les droits des enfants intersexes et trans sont-ils respectés en Europe? Une perspective dans son intégralité

Via Slate.

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