Quelle est la période qui délimite le New Queer Cinema? Sommes-nous toujours dedans? On peut situer la naissance de ce qu’on a appelé le New Queer Cinema au milieu des années 80, au moment où Gus Van Sant tourne ses premiers films. J’aurais tendance à penser que c’est un mouvement qui court jusqu’au début des années 2000. C’est assez compliqué à situer vu qu’un bon nombre de cinéastes qui ont contribué à son émergence et à sa vitalité sont toujours en activité : Van Sant, Araki, Haynes… Il y a aussi les héritiers très directs comme John Cameron Mitchell ou Jonathan Caouette, apparus depuis.

Quelles sont les influences du New Queer Cinema? C’est un mouvement dont les origines sont à chercher à la fois dans le cinéma underground et décalé à la John Waters et du côté du cinéma militant identitaire gay. Un réalisateur très méconnu en France comme Arthur Bressan Jr, qui a signé au début des années 80, des portraits d’adolescents gays est à mon sens l’un des précurseurs du New Queer Cinema.

Xavier Dolan, pur produit de la génération Y, est-il un héritier du New Queer Cinema? Apporte-t-il un renouveau? Un héritier apporte toujours un renouveau, un prolongement, sinon c’est un fossoyeur. Donc oui, d’une certaine manière, Dolan est l’un des héritiers possibles du New Queer Cinema, par ses thèmes et une esthétisation très marquée de son cinéma. La modernité qu’il apporte tient à la manière dont il installe l’homosexualité (au sens très large du terme) au cœur de ses films tout en en faisant le non-sujet central du récit:

ce n’est jamais elle qui est problématisée, qui est questionnée, ce n’est jamais à elle de trouver sa place dans la société ou face aux autres, c’est, tout au contraire, à la société et aux autres de trouver leur place par rapport à elle.

Quel(s) thème(s) le rapproche(nt) du New Queer Cinema? L’adolescence et ses implications sexuelles (ambiguïté, indécision, affirmation) est le thème fondamental de tout le New Queer Cinema. C’est aussi, sous des formes renouvelées, celui du cinéma de Dolan. CQFD.

Quel est le film le plus queer de Dolan? Le plus camp? Laurence Anyways est sans doute l’un et l’autre. La dimension queer tient au parcours du personnage central. La partition camp se situe dans certaines séquences aux limites du kitsch et du ridicule, celles avec les vieilles dames notamment.

Pour Dolan, nous avons à la fois une intégration de l’homosexualité et paradoxalement, une revendication de la marginalité. N’est-ce pas contradictoire? Pas du tout, c’est complémentaire. Dolan, et c’est une des formes de sa modernité, a bien compris que les homosexuels sont à la fois les mêmes que les autres citoyens — et doivent donc bénéficier absolument des mêmes droits — mais qu’en même temps, ils ont une spécificité (une histoire, des modes de vie, des références, etc.) qu’ils ne doivent en aucun cas renier. C’est tout le défi qui nous est posé — et qui est posé à toute la société vis-à-vis de nous — comme à toutes les minorités: être à la fois pareils et différents. On a aujourd’hui plus ou moins gagné la bataille de l’égalité — et je mets plein de bémols sur cette affirmation — mais celle de la différence acceptée et respectée comme telle est encore à mener.

Dolan bénéficie d’un fort soutien de la communauté gay. Est-il un cinéaste militant malgré lui? Il n’est absolument pas militant et ne l’a jamais été. Il l’a beaucoup répété et la polémique récente qu’il a générée en s’en prenant violemment à la Queer Palm est là pour le rappeler. Pour autant, son cinéma, peut-être à son corps défendant, ne serait-ce que par cette manière dont je parlais tout à l’heure, d’installer l’homosexualité comme une évidence au cœur de ses récits.

Il fait ce que faisait Stanley Kubrick dans 2001: l’odyssée de l’espace (1968) avec le monolithe noir: il la pose là, comme un fait incontestable, et il dit à ses personnages et à ses spectateurs: débrouillez-vous avec ça! J’ai tendance à penser que c’est ce que nous devons faire désormais dans notre action militante et politique.

Quel est le rôle des festivals LGBT aujourd’hui? Fédérateur ou clivant? C’est un rôle de visibilité, de reconnaissance, de réconfort. C’est aussi un rôle culturel et un rôle politique dans les cités… Leur mission recouvre de multiples aspects, elle est toujours essentielle. Mais les enjeux sont-ils les mêmes pour un festival LGBT à Paris et à Orléans, Mulhouse ou Saint-Étienne? Bien sûr que non. Les festivals, selon leur localisation, selon leur histoire, selon leur organisation doivent réfléchir en permanence sur eux-mêmes pour se réinventer car les problématiques auxquelles ils sont confrontés changent.

Pour répondre à la seconde partie de votre question, les festivals sont de formidables fédérateurs d’énergies: ils rassemblent ceux qui pensent que la place de l’homosexualité dans la société est toujours à reconquérir et que la question de la visibilité LGBT dans les cités est centrale. Ils sont clivants pour ceux qui pensent que tout est acquis, que l’homosexualité est désormais banalisée, normalisée, et qu’il n’y a donc plus besoin de lieux d’échanges, de réflexion, de convivialité, et surtout plus besoin d’afficher l’existence des homosexuels, leur singularité aux yeux du monde. Dois-je préciser de quel côté je me situe?

Pierre Caudevelle, titulaire d’un Master 2 Recherche Cinéma et Audiovisuel à la Sorbonne Paris 1, réalisateur du court-métrage Queer. Ce texte est extrait de son mémoire.

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