Dans la perspective de la création d’un réseau francophone LGBT initié par l’association Solidarité Internationale LGBT, le Conseil national des Barreaux a accueilli lors de la journée des droits humains le 10 décembre deux rencontres avec des militant.e.s LGBT, des avocat.e.s et des diplomates pour partager leurs expériences de terrain et leurs observations. La première rencontre était centrée sur la défense, la protection et l’assistance aux personnes et aux organisations LGBT, la seconde sur la promotion et l’avancée des droits des personnes LGBTI.

UNE QUESTION À TRAITER AVEC PRUDENCE
En tant qu’avocat et ayant effectué des mission de défense, d’observation et de consultation juridique à l’étranger, Richard Sédillot connaît la situation difficile des avocat.e.s chargé.e.s de défendre des personnes LGBT dans des pays où elles sont criminalisées. Il donne l’exemple d’une résolution sur la protection des avocats qui défendent les personnes homosexuelles présentée par un avocat gabonais lors de la dernière Conférence internationale des Barreaux début décembre à Dakar. «Il y a eu une levée de boucliers, car elle a été vue comme une tentative d’imposer un mode de vie perçu comme occidental. Mais aujourd’hui trop peu d’avocats acceptent des dossiers de personnes homosexuelles, par crainte d’assimilation, mais aussi de représailles qui peuvent parfois être violentes.»

Richard Sédillot prône la plus grande prudence lorsqu’il s’agit d’aborder ces questions, car la psychose autour de l’homosexualité comme une dérive imposée par les pays occidentaux est vivace. En outre, les médias jouent aussi un rôle dans la propagation de certains préjugés. «Des attaques trop frontales risquent d’être contreproductives», affirme-il, citant les déclarations du Premier ministre anglais David Cameron, décidé à «exporter le mariage gay à travers le monde». Une telle prise de position a selon lui des répercutions néfastes sur le terrain pour les militant.e.s des droits humains et provoque une incompréhension face à des avancées comme le mariage pour tous qui devient un symbole de libéralisme des minorités sexuelles.

«Selon moi, nous en sommes au même stade qu’il y a dix ans sur la peine de mort dans le monde francophone africain. C’était un sujet tabou et il était inenvisageable de parler d’abolition. Aujourd’hui c’est un discours qui tend à disparaître et des pays s’emparent de cette question de droit humain. Avec prudence, on pourra obtenir des résultats concrets en matière de protections des minorités sexuelles.»

DÉFENDRE LES HOMOS AU CAMEROUN, UN MÉTIER À HAUT RISQUE
Comme un écho à l’intervention de Richard Sédillot, l’avocat camerounais Michel Togué fait part de son expérience. Avec Alice Nkom, il est le seul avocat de ce pays à accepter de défendre les personnes homosexuelles. Il fait part des nombreux abus constatés dans les inculpations de personnes accusées d’avoir eu des rapports sexuels avec une personne de même sexe: «Sur la cinquantaine de personnes que j’ai eu à défendre, les faits sont plus insolites les uns que les autres», citant le jeune homme condamné pour avoir bu du Bailey’s, une boisson jugée «féminine» par le juge, ou un autre condamné pour avoir envoyé un SMS, sans compter des examens médicaux humiliants. «Ce sont des abus, personne n’a été interpellé en flagrant délit», rappelle l’avocat, pour qui il est impossible aujourd’hui d’envisager une dépénalisation:

«Les parlementaires doivent préserver leur électorat, tandis que les religieux abattent un travail de sape. Voilà le contexte dans lequel un avocat qui accompagne les personnes homosexuelles travaille au Cameroun. Sur 2000 avocats, nous ne sommes que deux. Nos confrères nous ont déjà hués. Je ne pourrais pas vous cacher que j’ai déjà subi des menaces, je me suis senti en insécurité, et j’ai dû me séparer de ma femme et de mes enfants. Mais les homos ont besoin d’assistance et mon serment d’avocat, c’est de défendre la veuve et l’orphelin.»

Alors qu’un des arguments utilisés en faveur de la criminalisation des gays et des lesbiennes reste le respect des traditions, Michel Togué rappelle que plusieurs pays limitrophes ne condamnent pas les LGBT: «Nous avons les mêmes traditions qu’au Gabon, qu’en Guinée équatoriale, ce sont des arguments spécieux». Mais l’avocat camerounais veut rester optimiste: «Un nouveau jour se lève et ma présence ici indique qu’ensemble, nous pouvons mieux faire pour éduquer, pour faire du lobbying.»

AU CONGO, LA DIFFICILE COHÉSION D’UNE COMMUNAUTÉ LGBT
Françoise Mukuku est directrice générale de l’association Si jeunesse savait en République démocratique du Congo, un pays où les personnes LGBT n’encourent pas de peines de prison pour leur orientation sexuelle ou leur identité de genre. «Nous avons la chance de ne pas avoir de loi contre l’homosexualité et la transidentité, mais nous avons une loi sur l’attentat à la pudeur et la moralité, sur la liberté d’expression sur Internet et sur la protection de l’enfant», nuance-t-elle. Et cette absence de criminalisation explicite peut justement porter préjudice à la communauté LGBT congolaise:

«Après 40 ans de dictature et 20 ans de conflits armés, il est difficile de s’organiser, et il y a des problèmes de droits humains tellement importants que ceux qui concernent les personnes LGBT peuvent attendre», déplore Françoise Mukuku.

Le fait de se rassembler en tant que membre d’une communauté LGBT identifiée et de revendiquer son appartenance peut aussi être mal perçu: «Ensemble, on défie l’État, cela devient politique. Alors les gens préfèrent rester seuls et ne pas s’impliquer». D’autre part, il n’existe pas de données sur la situation des personnes LGBT au Congo, ce qui rend difficile la recherche de financement: «Nous sommes davantage dans des stratégies de réaction, que dans la préparation d’une stratégie holistique et communautaire», affirme la militante.

STOP À LA FIGURATION DES TRANS’!
D’origine algérienne, Randa Lamri a participé à la création du groupe Abu Nawas, et est désormais réfugiée politique en Suède. En tant que femme trans’, elle risquait aussi des peines de prison pour actes contres nature, même si aucune loi ne criminalise les trans’. «La discrimination est avant tout sociale et la société algérienne est très hétéronormée et patriarcale: on ne comprend pas comment un homme puisse accepter de perdre ses privilèges pour devenir une femme. Et il y a évidemment aussi le problème de l’accès au travail, qui conduit les personnes à avoir recours à la prostitution.» Pour Randa Lamri, la création d’un réseau est hautement nécessaire, et la communauté trans’ ne doit pas être en reste sur cette initiative: «Mon but est de donner de la visibilité aux personnes trans’ et aux autres minorités. Par visibilité, j’entends aussi le renforcement des capacités, et s’il y a demande, la création de mouvements trans’ relativement indépendants, voire carrément indépendants de la mouvance LGB. Mon but, c’est qu’il n’y ait pas d’effacement des personnes trans’ dans ce mouvement, que les trans’ ne soient pas là pour faire de la figuration.» Sans oublier que les revendications trans’ doivent être portée par l’ensemble de la communauté, affirme Randa Lamri, pour qui il est nécessaire de «casser ce rapport LGBT très vertical» et le rendre horizontal, pour que la communauté trans’ soit un partenaire à part entière: «J’en ai marre d’être assistée, marre d’être la cinquième roue de la charrette!»

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Photo Maëlle Le Corre