Au printemps 2011, la Yagg Team a eu la surprise de découvrir, parmi les nouveaux blogs, celui de @Tom75 , alias Thomas Dupuy, C’était il y a 30 ans… Les années Gai Pied. Les volontaires du Centre LGBT Paris Ile-de-France avaient décidé d’informatiser le fonds documentaire de la bibliothèque du centre, et Thomas a eu envie de partager ses découvertes. Avec lui, au fil des mois, les internautes ont pu remonter le temps, du tout dernier numéro de Gai Pied en 1992 au tout premier en 1979. Le blog, que Thomas alimente toujours d’articles plus thématiques, est aujourd’hui un livre, Les Années Gai Pied – Tant et si peu, publié par les éditions Des ailes sur un tracteur (lire notre critique). Pour Yagg, il raconte cette aventure.

Comment le blog est-il devenu un livre? Je suis en contact depuis plusieurs mois avec Jérémy Patinier, responsable de la maison d’édition Des ailes sur un tracteur. À la base, il m’a contacté après avoir lu mes contributions sur le blog Yagg. Nous nous sommes rencontrés pour parler de Gai Pied, et de différents projets.

Il y a un an et demi, nous avons tenté de lancer un premier projet, qui aurait consisté en un album souvenir, avec réédition d’articles triés, donnant à voir ce qu’était le Gai Pied, sa grande diversité, sa manière de traiter des sujets communautaires des années 80. Un important recensement d’articles a été effectué, qui aurait pu sans problème se décliner en deux ou trois volumes, tellement les 540 et quelques numéros du magazine donnent matière à lire. Ceci dit, même en éditant un seul (premier) volume, ce projet nécessitait un important investissement financier. C’est pourquoi Jérémy a lancé un appel à contribution sur une plateforme de financement participatif (le fameux crowdfunding), qui n’a pas finalement abouti. Les sommes promises ne nous permettaient pas de financer le travail à venir, et le projet n’a donc pas vu le jour.

Mais Jérémy est tenace et voulait vraiment faire quelque chose autour du Gai Pied. Aussi m’a-t-il recontacté au printemps en me proposant de faire une version papier du blog. Une fois obtenues les autorisations nécessaires (de Yagg et du Centre LGBT Paris Ile-de-France, qui jusqu’à présent abritent mes écrits; de Gayvox qui est aujourd’hui propriétaire du fonds et de la marque Gai Pied), il n’y avait plus qu’à.
J’avoue, je me suis laissé entraîner par Jérémy; jamais je n’aurais eu l’idée (ni la prétention, voire le courage) de proposer mon «travail» à aucun éditeur. Tous ces articles, je les ai d’abord écrits pour mon plaisir, par envie. Je n’avais pas de projet éditorial. Par contre, «sortir un livre» m’a amusé. Je suis heureux que la sortie du livre permette de parler du journal. C’est un peu un hommage à ceux qui ont conduit cette aventure à l’époque.

Quel a été le travail de réécriture, de réorganisation des textes pour qu’ils s’adaptent à cet autre format? Le gros du travail était déjà réalisé, à savoir l’étude, minutieuse, de chacun des articles de chaque numéro du journal. Ce travail m’a passionné pendant deux ans, dans le cadre de mes activités associatives à la bibliothèque du Centre. Pour le livre, le plus long a été de tout relire, corriger. Pour le blog, l’écriture est spontanée, et peut laisser apparaître des coquilles, voire des fautes d’orthographe. Aussi, les articles du blog faisaient parfois allusion à des événements contemporains à leur écriture. Et l’actualité va tellement vite que ces références tombent complètement à l’eau deux ans plus tard. Bref, il a fallu reformuler certains passages.

Se posait aussi la question des petits articles thématiques publiés depuis septembre 2012. Ils ont été écrits au fur et à mesure que j’avais envie d’aborder tel ou tel sujet, un peu dans le désordre. Afin de donner plus de cohérence à l’ensemble pour le livre, j’ai préféré les présenter cette fois dans l’ordre chronologique des événements rapportés. De même pour mes longues chroniques annuelles, que j’ai replacées aussi dans l’ordre chronologique, alors que je les avais écrites au contraire en commençant par 1992 pour finir par 1979.

Enfin, afin de faciliter la lecture, et permettre au lecteur de respirer un peu, j’ai mis des titres aux divers paragraphes, en fonction du plan selon lequel j’avais composé ces chroniques.

As-tu dû faire des sacrifices, te restreindre sur des sujets que tu aurais aimé développer, par exemple? Peu. Jérémy a accepté que je garde beaucoup de choses. J’ai abandonné certains petits articles thématiques publiés sur le blog. Mais j’ai pu garder la plupart. Il m’aurait paru frustrant de faire trop de coupes aujourd’hui. Et finalement, j’ai pu bénéficier d’une grande liberté. D’où cet ouvrage de 336 pages.

Mon seul (petit) regret est de n’avoir pas eu la place, ni le temps, d’ajouter un index. J’aurais voulu référencer tous les personnages, lieux, associations… mentionnés dans le livre et les pages qui les citent, afin de faciliter les recherches (réflexes acquis à la bibliothèque du Centre). Mais bon, je ferai malgré tout, cet index, que je rendrai disponible en consultation au Centre (et peut-être sur le net).

Comment as-tu choisi les extraits du Gai Pied publiés à la fin de l’ouvrage? On y a travaillé à deux avec Jérémy. Nous voulions montrer une nouvelle fois la diversité des articles et des thèmes abordés. Que de grandes voix écrivaient pour le Gai Pied ou répondaient aux journalistes, comme Foucault, Sartre, Duras. Il fallait au moins un article sur le sida, d’où l’interview de Françoise Barré-Sinoussi. Une interview de Barbara me paraissait indispensable, parce que c’était Barbara.

Et enfin, je tenais absolument à publier cet article sur un couple, anonyme à l’époque; un portrait très émouvant avec le recul. Ils n’étaient alors que de simples militants. Mais Cleews deviendra le deuxième président d’Act Up-Paris (et quel/le président.e!), tandis que Philippe prendra les rênes du tout jeune Centre Gai et Lesbien. Pour moi, c’est un vrai hommage à ces deux figures que je n’ai pas connues, mais dont on m’a tellement parlé au moment où j’écrivais l’histoire du Centre…

À qui ton livre est-il destiné? À tout le monde bien sûr! J’espère que ce livre rappellera des moments forts à ceux qui ont vécu les événements racontés et les années 80. Ça m’a toujours fait plaisir quand des lecteurs du blog laissaient des commentaires pour rappeler leurs propres souvenirs, à partir de mes chroniques.

Mais pour moi, le livre s’adresse aussi à ceux qui n’ont pas du tout ou pas trop connu le Gai Pied, parce qu’ils sont arrivés «trop tard». Là, je parle de ma propre expérience. Le journal, je ne l’ai pas lu à l’époque. Et j’ai vraiment été fasciné quand je l’ai découvert il y a trois ou quatre ans. De voir combien tout a changé, tout en restant souvent pareil (d’où le titre, «Tant et si peu»). De découvrir l’histoire écrite au quotidien, sur une époque si riche (de la naissance des UEEH et du CUARH au dépôt de la loi pour un Contrat d’Union Civile), bien sûr marquée, hantée, par le sida. Et si ça peut inciter des lecteurs à lire ou relire d’anciens numéros, j’aurai atteint mon objectif.

Enfin, si le Gai Pied a été un journal très gai (on y parlait très peu des lesbiennes; quant aux bi.e.s et aux trans’, c’est terra incognita), je pense qu’il peut aussi intéresser les hétéros. Car ils ont vécu la plupart des événements relatés et peuvent mieux comprendre ce qu’a vécu la communauté et les combats qu’elle a dû mener. J’attends d’ailleurs les retours de lecture de mes parents, et des collègues qui ont acheté mon livre, pour savoir ce qu’ils y ont appris…

Avant de t’attaquer au Gai Pied, tu as dépouillé tous les Têtu. Est-ce qu’un tel travail pourrait être fait aussi sur ce magazine? J’ai commencé en effet par le dépouillement de Têtu, parce que je suis né en quelque sorte à ma vie homo avec Têtu, que j’ai acheté à partir du numéro 2 (et je continue à référencer les nouveaux articles chaque mois sur la base de données du Centre). Ça m’a permis de «revivre» ce que j’avais moi-même vécu. J’aurais du mal personnellement à faire avec Têtu ce que j’ai fait avec le Gai Pied. Parce que le contenu n’est pas le même. À cause du rythme d’abord. En paraissant chaque semaine, le Gai Pied permettait en effet de suivre l’actu au plus près. Avec une parution mensuelle, Têtu est plus général. Surtout la ligne «politique» des deux journaux n’est plus la même. Têtu est plus magazine et ne porte pas autant à l’analyse. Le Gai Pied aurait-il sa place aujourd’hui? Je ne crois pas. L’actu aujourd’hui, on la retrouve sur le net, sur Yagg; plus besoin de la retracer chaque semaine. Les lecteurs aujourd’hui ont sans doute plus besoin de photos, de mode, d’articles plus marketing. On peut jouer au vieux con et le déplorer, mais les choses ont évolué, et la presse a dû s’adapter.

Photo Aylau Tik