Pour les gays, le 1er décembre 2014, marqué par la tonitruante apparition d’un nouveau paradigme de la prévention, «La PrEP pour touTEs»*, restera comme un exemple d’un énorme gâchis médiatique.

Un médicament utilisé dans les trithérapies pour soigner les séropositifs, le Truvada®, pourrait être prescrit à des séronégatifs pour les protéger, tel un vaccin, de la contamination. Ainsi d’énormes moyens de recherche, au profit d’un laboratoire privé, sont mis en œuvre, et tout cela, nous dit-on, parce que les gays, les plus touchés par le VIH, ne seraient plus capables d’adopter des comportements à moindre risque (notamment d’utiliser un préservatif avec des partenaires occasionnels).

INNOVATEURS
Les gays ne seraient donc plus ces innovateurs qu’ils ont été depuis les débuts de la révolution sexuelle entamée au cours des années 60? Ils ne seraient plus capables d’adapter leur sexualité pour la rendre inventive et épanouie? Dès la fin des années 70, nous avons été confrontés à la nécessité de nous remettre en question et de modifier nos comportements pour préserver notre liberté sexuelle. Par exemple en France, le docteur Louis-Dominique Lachiver, qui créera l’association des médecins gays, sonne la fin de la fête avant la connaissance de l’arrivée du sida, dans un livre prémonitoire, La santé sexuelle, paru aux éditions Ramsay en 1982. Ses propos d’alors sont étrangement d’actualité. Face à la montée des maladies sexuellement transmissibles (terme de l’époque) il veut alerter, informer, éduquer: «Le plaisir sexuel se découvre, la conduite s’apprend. Cependant l’un et l’autre peuvent se perfectionner…»

MAL ÊTRE SEXUEL
Aujourd’hui, après 30 ans de sida, l’état de la santé sexuelle des gays n’est pas bonne, et il est un peu facile de penser que c’est l’usage du préservatif qui serait la cause de ce mal être sexuel. À Paris on estime qu’environ 20% des gays sont déjà séropositifs (certains sans le savoir), et beaucoup d’indicateurs montrent que leur bien-être sexuel est loin d’être satisfaisant: ils subissent le rejet (sérophobie), ils sont ceux qui ont le plus de pratiques à risques, consomment plus de drogues et contractent également plus d’IST. Les séronégatifs, eux, vivent dans la crainte et sont les grands délaissés de la prévention de ces dernières années. Tout s’est passé comme si on les préparait à devenir séropositifs plutôt que de les aider à rester séronégatifs. Toute la communication s’est axée sur le biomédical (le traitement comme prévention, le dépistage pour ensuite se faire soigner, aujourd’hui la PrEP) au détriment de la promotion et de la valorisation des pratiques à moindre risque. Ainsi peu à peu, la culture du safer sexe, inventée par les gays, se perd. Une autre culture tente de s’imposer, elle est inspirée à la fois par l’expérience dramatique et douloureuse de la séropositivité et par la montée de l’individualisme. La liberté sexuelle est revendiquée non pas à la manière révolutionnaire d’antan, mais à la mode libérale réactionnaire: l’individu prime sur le collectif, la recherche du plaisir devrait s’affranchir de toute contrainte, et la logique du profit guide le progrès médical.

PILULE SEXUELLE QUASI MAGIQUE
C’est dans ce contexte morose qu’est introduite avec triomphalisme cette pilule sexuelle quasi magique. Or lorsque l’essai IPERGAY a été lancé par l’ANRS pour évaluer l’efficacité de ce procédé, il avait été précisé qu’il ne s’agirait que d’un outil complémentaire destiné à une part minime de la population gay, la plus récalcitrante au préservatif, et qu’en aucun cas il s’agissait de remettre en cause la base de la prévention, à savoir le sexe à moindre risque. Pourtant, il nous suffisait d’observer les publicités massivement publiées dans la presse gay pour recruter des participants ou de lire quotidiennement sur Facebook les propos des salariés de Aides chargés de la prévention auprès des gays, pour comprendre qu’IPERGAY était bel et bien un moyen destiné à affranchir les gays d’une réflexion sur leurs pratiques à risque.

LES DOGMATIQUES DE LA PREP
Aujourd’hui en réclamant haut et fort «la PrEP pour TouTEs» et en continuant de sous-estimer la gravité de la progression des IST chez les gays (qui, elle, concerne tout autant les séropositifs que les séronégatifs), les dogmatiques de la PrEP jouent aux apprentis sorciers: ils promettent un remède miracle aux frais de la collectivité**, ce faisant ils banalisent encore un peu plus la séropositivité en minimisant la contrainte de prendre quotidiennement un traitement, ils font preuve d’un optimisme biomédical sans nuance et ignorent toutes les craintes actuelles concernant les effets à long terme d’une surconsommation de médicaments. Plus grave encore, au passage, ils massacrent tout un long et difficile travail d’éducation et de sensibilisation à la santé sexuelle.

L’ordonnance de Truvada® pourra être rapidement et simplement prescrite par un médecin, mais elle ne nous épargnera pas de la nécessité de nous interroger sur nos pratiques sexuelles. Nous savons depuis longtemps que le safer sexe ne se limite pas à la capote, c’est une démarche globale de réflexion sur les meilleurs moyens d’assurer son bien être sexuel. Il est temps de comprendre que Safer sex = Better sex.

*Communiqué de presse de l’association AIDES le 29 octobre 2014: «Résultats d’IPERGAY : la PrEP pour touTEs, et vite!». Depuis plusieurs années cette association mobilise d’énormes moyens pour défendre et développer cette approche biomédicale de la prévention du sida.
** Le laboratoire Gilead qui fabrique le Truvada® vient d’annoncer l’arrivée prochaine d’une deuxième génération de la molécule, beaucoup plus performante, qui sera mise sur le marché juste avant que la première version soit disponible en générique (nous connaissons bien cette stratégie commerciale avec la série des iPhones de la firme Apple).

Hervé Latapie, gay, commerçant, militant contre le sida et auteur du livre Génération trithérapie: rencontre avec des jeunes gays séropositifs (éditions Le Gueuloir).

Les intertitres sont de la rédaction.

Photo Campagnes internationales sur la PrEP