Selon vous, comment peut-on définir le queer au cinéma? C’est la question piège, le queer est un ensemble flou, aux définitions mouvantes. Disons, pour faire court — mais je ne suis pas sûr que cela aurait l’aval des théoricien.ne.s du queer —, que c’est ce qui transgresse, bouscule, dépasse… les genres établis, et j’utilise ici bien sûr le mot genre aux deux acceptions du terme, cinématographique et sexuée. En restant dans le cadre du cinéma mainstream (je ne parle pas des blockbusters mais des films qui connaissent un mode de diffusion traditionnel et touchent un public relativement large), le queer au cinéma c’est une manière, par exemple, de ne plus considérer la question homosexuelle comme une question assez intéressante, ou en tout cas suffisante, pour bâtir un film, et donc de l’aborder de biais en l’enrichissant d’autres motifs et thématiques. C’est aller voir du côté de la transsexualité, des identités brouillées, des représentations du corps et des sexualités, etc. Il s’agit de continuer de fouiller dans les marges même si aujourd’hui, le cinéma occidental a plus ou moins intégré l’homosexualité et l’a banalisée; elle est devenue un non-sujet pour les artistes. Je ne dis pas que Bertrand Bonello, Sébastien Lifshitz ou Céline Sciamma sont des cinéastes queer mais lorsqu’ils réalisent Tirésia, Wild Side ou Tomboy, ils ont un geste queer.

Existe-t-il un cinéma queer? Oui, c’est un cinéma qui se situe du côté de la radicalité, de la contre-culture, de l’expérimental, de la sexualité, de l’activisme, de ce qu’on pourrait appeler le post-gay. C’est loin d’être un cinéma négligeable mais c’est un cinéma très marginal, tant dans son mode de production que de distribution. C’est un peu, à sa manière et sur ses thèmes propres, l’héritier de ce qu’on a appelé dans les années 70 le cinéma militant. Il s’y passe des choses passionnantes, essentielles, qui innervent de façon souterraine le cinéma plus grand public.

Le cinéma queer existe donc en parallèle du cinéma gay? Le cinéma gay contemporain (je fais la différence avec le cinéma gay des années 70-80, à l’époque frange du militantisme et de l’expérimental), à mon sens, est un cinéma identitaire, un cinéma de «modèles» au déroulé toujours similaire: un coming-out difficile, une histoire d’amour contrariée… avec, généralement, une happy end à la fin. Ce qu’on pourrait appeler des «feel good movies» pour homos. C’est un cinéma sans grands enjeux esthétiques ou de pensée. Le cinéma queer est l’exact opposé de cela. Quant au queer au cinéma, c’est le dépassement des limites extrêmement étroites de ce cinéma gay, par exemple en posant l’homosexualité comme un fait acquis et plus comme un problème de scénario, et en allant voir ailleurs. Cela donne naturellement des approches et des films plus riches et plus variés.

Pour vous, le cinéma queer est un genre? Un mouvement? Une lecture? Je ne pense pas qu’on puisse dire que c’est un genre, plutôt un anti-genre puisque c’est une reformulation des genres… Un mouvement? Oui, sans doute, de manière informelle, diffuse, multiforme. Il n’y a pas une «école» queer mais certainement un certain nombre d’axes de réflexion et de représentation communs. Quant à une lecture, oui, à tous les coups, même si on se situe là sur un autre registre: au-delà de la volonté queer de certains cinéastes et artistes, il y a aussi la grille de lecture queer que nous, spectateurs, pouvons apposer sur des films ou des œuvres qui, par elles-mêmes, ne relèvent pas forcément de cette mouvance.

Sous quelle(s) forme(s) se manifeste-t-il: revendication, esthétique et/ou une vision (homo)érotique? La question du corps, des corps plutôt, et de sa représentation est centrale dans le queer. De même que la question de la ou des sexualité(s) et de leurs images. Pour autant, je ne pense pas que cela conduise à une érotisation des corps ou des pratiques sexuelles. Le queer introduit une forme de distance intellectuelle qui empêche à mon sens le fétichisme érotique. C’est ce qui fait échapper les films de Maria Beatty ou de Bruce LaBruce à la sphère porno par exemple.

Dans l’art, et dans le cinéma particulièrement, tout est une question de regards, celui de l’auteur et celui du spectateur. Pour le queer, j’ajouterais que c’est aussi et peut-être avant tout, une question de pensée.

Dans la préface de votre livre, L’Homosexualité au cinéma (Ed. La Musardine, 2007), vous distinguez le cinéma gay des grands films qui parlent d’homosexualité. Quels sont les cinéastes représentants actuellement? Cela me semble une évidence que Mort à Venise, Le Droit du plus fort ou L’Homme blessé ne sont pas des films gays même si leurs auteurs, Visconti, Fassbinder et Chéreau, étaient homosexuels. Ce sont des grands films qui parlent d’homosexualité. Idem pour des films qui ne sont pas signés par des homosexuels, que ce soit Certains l’aiment chaud, de Billy Wilder (qui est une sorte de film queer avant l’heure), ou Cruising, de William Friedkin. Y a-t-il un équivalent aujourd’hui? Je pense qu’Harvey Milk de Gus Van Sant entre de façon très évidente dans cette catégorie. Van Sant est un des plus grands cinéastes actuels. C’est aussi un cinéaste queer majeur, l’un de ceux qui ont fait émerger le New Queer Cinema dans les années 80. Et c’est un immense cinéaste de l’homosexualité, en particulier avec Harvey Milk. Je pourrais bien sûr évoquer Almodovar, en particulier pour son Tout sur ma mère. Qui d’autre? Je citerais des réalisateurs très différents qui sont ainsi à cheval des trois (cinéastes reconnus/cinéastes queer/cinéastes de l’homosexualité) comme Joao Pedro Rodrigues, Tsai Ming-liang, Alain Guiraudie, François Ozon, Xavier Dolan, Céline Sciamma, Gregg Araki, Julian Hernandez, Lucia Puenzo, Eytan Fox… J’en oublie des dizaines.

La sexualité de l’auteur entre-t-elle en compte? Oui, bien sûr, parce que cela influence le regard porté sur le monde. Et non, parce qu’un artiste est par essence ouvert sur le monde. Après, tout est une question de talent, de sensibilité. Est-ce que ça affaiblit La Vie d’Adèle qu’Abdellatif Kechiche ne soit pas une lesbienne? Peut-être, certains l’ont dit, je partage certaines réticences. Pour autant, avait-il le droit de filmer ainsi cette histoire? Oui, bien entendu, d’autant que le film est ultra-cohérent avec le reste de son œuvre. Est-ce un film homosexuel? Non, ce n’est pas du tout son sujet et même pas sa préoccupation. Le film ne dit rien de l’homosexualité, n’en pense pas grand chose à mon avis. Est-ce un film queer pour autant, qui aurait dépassé le lesbianisme de son sujet? Non plus, les enjeux de Kechiche se situent ailleurs, du côté du social, de la lutte des classes, pas du tout du côté de la sexualité ou de l’identité sexuée. Est-ce un grand film de cinéma? Oui, très certainement, c’est le film d’un auteur important.

Le queer est donc avant tout une question de regard? Dans l’art, et dans le cinéma particulièrement, tout est une question de regards, celui de l’auteur et celui du spectateur. Pour le queer, j’ajouterais que c’est aussi, et peut-être avant tout, une question de pensée.

Pierre Caudevelle, titulaire d’un Master 2 Recherche Cinéma et Audiovisuel à la Sorbonne Paris 1, réalisateur du court-métrage Queer. Ce texte est extrait de son mémoire.

Photo Une nouvelle amie