Chaque semaine, le samedi à 6h05, s’ouvre la chronique de Caroline Gillet (photo) intitulée À ton âge sur France Inter. Pendant une quarantaine de semaines d’ici la fin de l’année scolaire, on y entendra les voix de personnes de plus en plus âgées. La journaliste a donné à entendre Jean, 4 ans, et terminera avec une personne centenaire. Entre les deux, des univers se rencontrent. On a ainsi pu écouter Ambre, 20 ans et lesbienne, décrire ses envies et ses aspirations. Dans cette course accélérée à travers le temps, Caroline Gillet souhaite que soient entendues des personnes aux profils variés, notamment des personnes LGBT.

Comment est venue l’idée de cette chronique qui avance dans le temps? Le concept repose sur une pastille de sept minutes par semaine, donc une quarantaine de petites capsules sur l’année. On a pensé à faire un département, un pays et finalement on a choisi l’âge. La semaine dernière, c’était une étudiante en médecine de 23 ans à qui on a dit qu’elle devrait plutôt devenir femme de ménage. Aujourd’hui, elle fait partie des 20 meilleur.e.s de sa promotion. Cette chronique porte à la fois sur l’histoire singulière de chaque personne mais aussi sur les réponses à des questions récurrentes dans lesquelles il s’agit de mélanger les questions complexes (Quelles sont vos peurs? Qu’est-ce qui vous rend heureux? Qu’est-ce qui restera de toi après ta mort? Avez-vous peur de vieillir?) à des questions beaucoup plus légères qui appellent des détails et donnent de la chair à la personne: Quel métier souhaitiez-vous exercer petit.e? Qu’est-ce que tu collectionnais enfant? Ta dernière connerie? À 4 ans, on n’aborde pas les choses de la même façon que les jeunes âgé.e.s d’une vingtaine d’années. On essaie de faire en sorte qu’il y ait autant de femmes que d’hommes et j’ai remarqué que ça choque quand il y a plus de femmes que d’hommes alors que l’inverse ne suscite pas la même réaction. Ça pose des questions intéressantes. Dans leurs réponses, on sent aussi que les filles sont beaucoup plus matures que les garçons. Peut-être parce que les choses sont moins faciles pour elles et qu’elles ont dû ouvrir elles-mêmes les portes qui étaient déjà ouvertes pour les garçons.

Tendre le micro à des personnes LGBT, c’est une démarche militante? Non, ce n’est pas une démarche militante… Mais peut-être que si. Je ne m’appuie pas sur des statistiques, mais il faut être représentatif et si une personne sur dix est homosexuelle, alors c’est une bonne chose que tous les dix portraits, on entende une personne homo. Ma réflexion sur la visibilité des personnes LGBT a commencé pendant le projet I Like Europe, un documentaire diffusé pendant l’été 2012. J’y ai fait le portrait de deux lesbiennes, Catarine et Ewa, à Lisbonne et à Cracovie. J’ai l’impression que c’était important de faire des portraits de lesbiennes, qui me semblent encore moins visibles que les gays. Et on n’a pas parlé uniquement de leur sexualité, on a également évoqué la photographie, la crise économique et d’autres thèmes. J’ai souvent le sentiment que quand on parle d’une personne homo, on fait de son orientation sexuelle un sujet, alors que ce n’est qu’une composante de sa vie, parmi d’autres. Et avec Tea Time Club en 2013, on a aussi essayé de faire entendre la diversité, pour ouvrir nos questions de société au monde. On se sentait un peu à l’étroit sur certaines problématiques, notamment pendant la question du mariage des couples de même sexe qui a tellement clivé alors qu’on ne peut pas faire semblant d’être isolé.e.s sur ces problématiques. Notre génération est davantage en contact avec l’extérieur, on a davantage voyagé et on a grandi avec un accès direct, facile et gratuit à des internautes du monde entier. On avait envie que cette réalité se retrouve dans une émission de radio quand on pose les questions du vivre ensemble. Et cette semaine, on va découvrir un étudiant en philosophie qui a un amoureux. On en parle, mais pas plus qu’avec n’importe qui d’autre. Je lui demande s’il a envie d’avoir des enfants, comme je l’ai demandé à presque tout le monde par exemple… Il y a plein d’autres choses à dire sur qui il est. Ce sera juste les mêmes questions que pour le portrait d’avant ou celui d’après. Peut-être pour essayer de normaliser, d’arrêter de polémiquer, de faire des grandes théories.

Comment procéder à la sélection des personnes qui témoignent? On s’efforce de coller à la réalité. Sur les jeunes de 20 à 30 ans, il faut des étudiant.e.s, mais pas que de l’enseignement supérieur, il y a aussi des personnes qui font des études manuelles et certaines personnes ne font pas d’études du tout. C’est très empirique. Il faut des personnes qui ont un peu de temps: je passe entre deux et trois heures avec chaque personne avant de faire le portrait de sept minutes. C’est important pour aller au bout des choses, pour que la personne se sente à l’aise devant le micro. Et on sent que les personnes elles-mêmes avancent dans leur réflexion. Après qu’une personne a fait remarquer en commentaire que je ne m’intéressais pas à «n’importe qui», l’animatrice Dorothée Barba a conseillé de m’appeler pour prouver que personne n’est «n’importe qui». Depuis, je reçois des messages de jeunes qui me disent: «Je suis n’importe qui et j’aimerais témoigner!» Ça me touche beaucoup. Je ne peux pas toujours les prendre, parce que souvent, c’est le même type de profil (intellos, arty, parisiens, écoles de journalisme, etc.) mais j’essaie de répondre et d’inclure. Et je serais ravie de continuer à recevoir d’autres propositions de témoignages.

Photo Fanny Bouvard