En 2009, lorsque nous avions interviewé Marie Labory, elle était la seule journaliste ouvertement lesbienne du « paysage audiovisuel français ». Cinq ans plus tard… elle l’est toujours. « Je ne sais plus quoi dire… Je trouve ça dommage », soupire-t-elle lorsqu’on lui fait la remarque. D’autant que ses tentatives d’aborder le sujet avec des collègues se sont heurtées à des murs. « Je me souviens de deux discussions avec des collègues, poursuit-elle. J’ai senti que c’était placard de chez placard. Les échanges ont vite été écourtés, avec une certaine animosité. Ces personnes avaient sans doute peur que je les oute, alors que ce n’est pas mon truc. J’ai senti une sorte de trouille. Je trouve ça super triste. J’imagine que c’est lié à des craintes qui sont probablement fondées. » Être lesbienne lui a-t-elle fermé des portes? « Je ne sais pas dans quelle mesure ça m’a desservie », s’interroge-t-elle.

JOURNALISTE « UN PEU PAR HASARD »
Aujourd’hui à la présentation du journal d’Arte (à 19h45) une semaine sur deux, elle est arrivée au journalisme un peu par hasard. Du moins dans son souvenir. « Quand j’en parle avec des gens qui m’ont connue très jeune, ils me disent: « Tu as toujours voulu faire ça ». Je  ne m’en souviens pas du tout. À la sortie du bac, mes parents et mes profs me voyaient faire une prépa et imaginaient que j’allais rentrer à Normale. Je ne me voyais pas partir dans quelque chose comme ça. Il fallait que j’aie du temps pour moi. Je voulais faire un truc un peu créatif. J’ai tenté l’IUT de journalisme de Bordeaux. Je n’ai tenté que ça, alors que d’habitude on tente plusieurs écoles. Si je n’avais pas été prise j’aurais peut-être fait autre chose. Au début, ça ne me plaisait pas du tout. Ça a changé dès que j’ai commencé à faire des stages. »

PARIS ET LE COMING-OUT
Elle termine l’IUT puis monte à Paris, où elle débute sa carrière journalistique à France 3, dans les locales: Normandie, puis Rennes. C’est à cette époque là qu’elle commence à s’affirmer comme lesbienne. Née en 1975 à Dax dans les Landes, elle a grandi dans entre les Landes et les Pyrénées Atlantiques dans une famille de gauche. « J’ai fait mon coming-out à 20 ans, une fois que je suis arrivée à Paris. Avant ça, ce n’était pas très clair pour moi. Je me doutais que j’étais lesbienne, mais je n’arrivais pas à le formuler. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, parce que j’ai grandi dans une famille assez ouverte là-dessus. »

Elle commence à sortir dans le milieu gay et lesbien et tout s’enclenche: « Deux mois plus tard, j’appelais mes parents. Mon beau-père à qui j’en ai parlé m’a répondu avec son accent du Sud Ouest « très bien ». Je lui ai demandé de ne pas en parler à ma mère et deux minutes après ma mère m’a dit: « Il paraît que tu as quelque chose à me dire »… Comme c’est une famille de gauche, même s’ils l’ont probablement pas très bien vécu, ils ne pouvaient pas le formuler. Ce n’est que des années plus tard que ma mère m’a dit qu’elle était passée par toutes les phases. »

L’AVENTURE PINKTV
Ne se voyant pas rester à France 3, elle fait un break, et revient à Bordeaux pour faire une formation de Journaliste Reporter d’Images. Un jour, une amie lui dit qu’une chaîne de télé gay et lesbienne est en train de se créer. Avec l’aide du matériel de l’école de journalisme, elle réalise un portrait d’elle-même et postule. C’est Pierre Garnier, un autre bordelais, qui reçoit sa vidéo. Il se souvient avoir été frappé par la « bouille super moderne » de Marie. « C’est une excellente journaliste, raconte-t-il à Yagg. De tous les gens qui sont passés par Pink, c’était la meilleure. Mais en même temps, j’ai du mal à la dissocier de Christophe Beaugrand ». Pendant deux ans, elle forme avec celui qu’on peut voir régulièrement sur TF1 ou RTL un tandem de choc à la tête du talk-show Le Set, entourée d’une équipe de chroniqueurs et chroniqueuses haut en couleurs. « Ils étaient hyper complémentaires », se rappelle Pierre Garnier. De fait, Beaugrand est plus animateur, elle davantage – forcément – journaliste.

Dix ans après, on parle toujours à Marie de cette émission:

« J’ai toujours un petit pincement en y pensant. C’était une expérience unique et une aventure extra. Il y a des gamines de 27 ans qui me disent « Je te regardais quand j’étais ado ». Ça me met à chaque fois un sacré coup de vieux! Mais elles me disent exactement pourquoi je l’ai fait : « Je te regardais dans mon village, pour moi c’était important que vous existiez. »

ARTE
L’aventure Pink ne dure qu’un temps et en 2008, elle débarque à Arte pour présenter Arte Culture. Deux ans plus tard, on lui confie la présentation du journal de la chaîne, une semaine sur deux, en alternance avec une présentatrice allemande. Elle s’y dit heureuse, mais un peu en manque de culture.

« Je ne fais plus du tout de culture. Je suis arrivée sur Arte pour ça. Ça me manque, ils le savent. Si un jour je devais partir – ce n’est pas du tout le cas pour l’instant – ce serait pour une émission culturelle. »

Si on lui propose le JT de France 2? « Ça me paraît complètement inimaginable. Mais ça dépendrait évidemment de ce qu’on me propose. » Elle affirme se sentir « super bien » au sein de la chaîne franco-allemande et être « fière » d’y travailler. Elle y expérimente toutefois la position pas toujours confortable de « lesbienne de service ». « Je suis la lesbienne de service dans la mesure où je me retrouve obligée d’intervenir pour dire « tiens la loi famille a été abandonnée » ou « on ne va réinterviewer pour la énième fois telle personne. » Elle regrette par ailleurs que pendant la période du Mariage pour tous, sa rédaction n’ait pas fait beaucoup appel à elle: « On ne m’a pas demandé mon avis, mon expertise, en tout cas pas mes chefs. Certains collègues, oui. Si je devais faire un sujet sur l’anorexie et que j’avais un collègue qui est concerné parce que sa fille est touchée, j’irais le voir. »

« NAJAT VALLAUD-BELKACEM A MENTI »
En 2012, lors de la campagne pour l’élection présidentielle, elle présente le Meeting pour Égalité aux Folies Bergères. L’évocation de cette soirée la fait immédiatement réagir:

« Je me souviens surtout de Najat Vallaud-Belkacem, qui a menti. Ce qui me tue, c’est que les images de cet événement sont à disposition des rédactions. C’était d’ailleurs le but, d’avoir une parole claire et nette sur ce sujet. Et ça n’a jamais été montré. Encore aujourd’hui on lit que la PMA n’était pas dans les promesses de campagne. Et en plus on lui a demandé de préciser si ça serait dans la même loi et elle a répondu, oui dans la même loi. « 

Des débats autour du mariage pour tous est née l’Association des journalistes LGBT, dont elle fait partie. « Quand on voit ce qui s’est passé pendant les débats sur le mariage pour tous, côté traitement journalistique, c’était assez évident qu’il fallait agir. On agit tous dans nos rédactions à notre petit niveau. « Attention ce n’est pas le mariage gay, attention, on ne dit pas avouer son homosexualité ». L’AJL a une force de frappe plus importante, plus cohérente. Et l’association essaie de ne pas prendre les gens de haut. On reconnaît le droit à nos consœurs et confrères de se tromper. »

Son expérience à Pink lui donne un point de vue privilégié sur la presse LGBT. « On voit combien c’est fragile. Pour les filles on est dans une période faste, avec Well Well Well et Jeanne. Ce qui me plaît dans la presse maintenant, c’est qu’il y a de l’info. Ça me manquait à Pink. On en faisait, mais pas assez pour moi. C’est aussi un relais militant et c’est important. Mais pour moi tout est lié. La presse LGBT est de qualité parce qu’il y a un militantisme LGBT de qualité. Il y a une nouvelle façon de militer qui est arrivée, et aussi une nouvelle façon de faire de la presse. »

Aujourd’hui, elle partage son temps entre Strasbourg – pour Arte – et un village de l’Orne, où elle s’est installée. « Il y a beaucoup d’homos là-bas! », dit-elle dans un sourire. Elle y possède deux chevaux, qu’elle s’apprête à remonter après une chute il y a quelques mois. Oui, elle a envie d’enfant, et oui, par PMA, mais on n’en saura pas plus sur le sujet. On peut être ouvertement lesbienne et vouloir garder un peu de vie privée. Preuve qu’il y a bien une différence entre les deux.

MARIE LABORY EN 5 DATES

1975 Naissance

2004 Débarque à PinkTV pour présenter Le Set

2008 Arrive à Arte pour présenter Arte Culture

2010 Présente le journal d’Arte une semaine sur deux

2015 Nouvelle formule du journal d’Arte

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Photos Xavier Héraud

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