Le nouveau film de Karim Aïnouz raconte l’histoire d’un maître-nageur brésilien tombé amoureux d’un touriste allemand qu’il vient de sauver de la noyade sur la plage de Praia do Futuro (qui donne son nom au film). Installé à Berlin, il sera rattrapé par son passé avec l’irruption de son jeune frère. Trois personnages en quête de leur identité, entre deux mondes. C’est le cinquième long métrage du cinéaste brésilo-algérien, qui s’était fait connaître avec Madame Satã. Yagg a interviewé Karim Aïnouz lors de son passage à Paris, à l’occasion du Festival Chéries-Chéris.

Pourquoi vouliez-vous raconter cette histoire? Je voulais parler de la peur, de comment la peur peut nous paralyser. Et à l’inverse, je voulais raconter comment le courage peut nous faire vivre, nous mettre en mouvement. Mais c’est aussi un film d’amour, d’amour au masculin.

Comment situez-vous «Praia do Futuro» dans votre filmographie? Praia do Futuro est mon cinquième long-métrage. Il a été fait 10 ans après le premier, Madame Satã. C’est un film qui est d’un côté, très contemplatif, et de l’autre, très narratif. C’est peut-être le film qui incarne le plus mon rapport au cinéma – d’un côté je suis passionné par un cinéma abstrait, un cinéma des sensations, et d’un autre côté, je suis aussi intéressé par le fait de raconter des histoires. Praia do Futuro est peut-être la matérialisation de ces deux envies en apparence contradictoires.

Pouvez-vous nous parler des décors naturels du film et notamment des plages brésilienne et allemande? Comment les avez-vous choisies? Ce sont des lieux où je me sens chez moi. Praia do Futuro, c’est là où j’ai grandi, là où j’ai découvert la mer, et cette possibilité d’ailleurs qu’elle symbolise. Mais c’est aussi un quartier qui a été pensé architecturalement comme le quartier du futur (le Brésil est le pays du futur par excellence). Mais l’air salé, la mer, tout ça a fait que le futur imaginé ne s’est pas réalisé et que le quartier s’est vite «patiné». Berlin, là où je vis maintenant, c’est une ville qui a été plusieurs fois détruite par le passé, mais qui essaie de se ré-imaginer, de se reconstruire, qui essaie à n’importe quel coût d’avoir un avenir, d’imaginer un futur, au croisement entre le capitalisme et le communisme à la soviétique. Dans ce film justement m’importait de saisir la friction entre ces deux lieux, entre ces deux paysages. Et à la fin du film, la mer du Nord, ou peut-être la lune. Un endroit qui n’existe presque pas, qui est à imaginer, vide, gris, nuageux, à occuper – c’est dans ce vide-là qu’est peut-être l’avenir.

L’acteur Wagner Moura est une star au Brésil. A-t-il été facile à convaincre de jouer ce rôle de maître nageur gay? Wagner et moi on se connait depuis très longtemps. Et a on a toujours voulu travailler ensemble. Et quand je pensais au personnage de Donato, je pensais à lui. Je lui ai proposé, et il a réagi très vite. C’était une vraie collaboration. Nous avons construit le personnage ensemble, d’après sa personnalité et son propre caractère. En fait, Wagner a nourri Donato tout comme Donato a nourri Wagner.

Votre film est visuellement très fort. En quoi votre travail de plasticien influence-t-il votre façon de tourner? La photo, et surtout la photo en couleurs, la photo comme registre de voyage et de l’intime, les diaporamas par exemple, m’ont beaucoup influencé. Le travail des photographes américains comme William Eggleston, Stephen Shore ou Nan Goldin me touchent beaucoup – c’est une façon assez mélancolique mais aussi assez rugueuse de voir le monde, comme le rock’n’roll je dirais. J’imaginais le film plutôt comme une série de photos qui racontaient un voyage, une traversée, une histoire d’amour.

Quelle est la situation des homosexuel.le.s au BrésilTrès contradictoire. D’un côté, depuis 15 ans, on a une des plus grandes «gay parade» du monde, et en même temps c’est le pays au monde avec le plus grand nombre d’attaques physiques contre les homosexuel.le.s. Il y a, en moyenne, un crime homophobe toutes les 26 heures. Et ça augmente, ça devient de pire en pire. Il y a une montée effrayante de la droite catholique et des mouvements conservateurs au sein des églises évangéliques. Malgré le fait qu’on est un pays libre et même très libéral, on assiste chaque jour à une montée de la peur et de la haine. C’est aussi une des raisons d’avoir fait Praia do Futuro, pour imaginer ce que la peur et le courage peuvent entrainer.

La bande-annonce de Praia do Futuro:

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