C’est l’homme fort du PS à Paris. Premier secrétaire de la fédération socialiste parisienne, président du groupe socialiste au Conseil de Paris depuis l’élection d’Anne Hidalgo, et maire du Xè arrondissement, Rémi Féraud, ouvertement gay est, à 44 ans, un homme politique incontournable de la capitale. Yagg l’a rencontré.

Comment êtes vous devenu militant? Le déclencheur est en 1993, après un échec magistral de la gauche. On a dit que la gauche était morte. Je voulais faire quelque chose pour que ça ne soit pas vrai. J’ai poussé la porte du MJS, sans savoir exactement ce qu’allait être l’avenir. Et je me suis pris au jeu du militantisme, et de la prise de responsabilité, d’abord au MJS, puis au PS. Et ensuite dans le Xè arrondissement de Paris, parce que j’y vis.

Avez-vous eu des mentors? A ce moment-là, je me reconnaissais dans la pensée de Michel Rocard, sans être dans un courant rocardien qui n’existait quasiment plus et puis ensuite ce sont des rencontres. Trois rencontres ont compté pour moi. Celle pour moi avec Tony Dreyfus, qui était maire du Xè, à qui j’ai succédé ; celle avec Bertrand Delanoë, qui m’a aussi laissé ma chance, en me permettant d’être candidat à la mairie du Xè en 2008. Je me rappelle très bien lui avoir demandé s’il ne trouvait pas que j’étais trop jeune. Il m’avait dit « Non, pourquoi? ». Cela montrait sa capacité à ne pas avoir de préjugés par rapport au profil des candidats.  Et puis il y a eu la rencontre avec Anne Hidalgo dans le sillage de Bertrand Delanoë lorsqu’elle était première adjointe. Elle m’a beaucoup encouragé à devenir premier secrétaire de la fédération socialiste de Paris en 2008 et je l’ai beaucoup accompagnée dans sa conquête de la mairie de Paris.

De quel courant êtes vous proche actuellement au PS? Il n’y a plus de courants structurés aujourd’hui au PS. J’ai vraiment été proche de Bertrand Delanoë. Aujourd’hui, on réfléchit à l’avenir avec Anne Hidalgo. J’ai toujours été loyal aussi avec un certain nombre de personnes quand elles étaient en responsabilité, mais disons qu’idéologiquement je me situe du côté de ceux qui se sont toujours reconnus comme socio-démocrates tout en étant attachés au nom de socialiste. Je suis dans l’aile réaliste du PS, mais sans être droitier.

Envisagez-vous des responsabilités nationales? Pas pour le moment. Moi ma passion ça été le Xè et c’est le Xè. J’ai un parcours d’élu local et de maire d’arrondissement. Pour l’avenir, on verra bien. Je n’envisage pas de faire plus de deux ou trois mandats de maire. Il faut savoir passer la main. Un mandat parlementaire, si c’est possible oui, bien sûr. Mais pas tout de suite. L’engagement parisien prime.

Vous êtes ouvertement gay… J’en ai parlé dans un dossier sur le Xè dans le Point. Comme la journaliste m’a posé la question, j’ai répondu. Le mot « ouvertement » m’amuse mais en même temps, je ne me suis jamais caché. Personne ne l’ignore.

Vous êtes dans un arrondissement plutôt gay-friendly, si on en juge par le nombre de mariage de couples de même sexe. Oui, cela représente 25% des mariages environ, et le rythme reste assez stable en proportion.

Avez-vous ressenti quelque chose de particulier en célébrant votre premier mariage d’un couple de même sexe? Oui, il y avait une émotion forcément particulière. C’est moi qui l’ai célébré mais quasiment toute l’équipe municipale était là et les deux hommes étaient très contents d’être les premiers mariés dans le Xè. Comme aujourd’hui c’est un mariage sur 4, il y a une forme de banalisation qui s’est opérée. C’était le but. Il n’y a presque qu’une différence, c’est que lorsqu’on rentre dans la salle et qu’on ne connaît pas les marié.e.s – ce qui est le cas la plupart du temps, il n’est pas facile de savoir qui est qui. J’avais été très attaché à ce qu’il n’y ait aucune discrimination soit par volonté soit par maladresse vis à vis des personnes qui venaient chercher leur dossier de mariage. Cela s’est bien passé et aujourd’hui il y a une forme d’habitude. Et en plus d’être un arrondissement gay-friendly, le Xè est un arrondissement melting-pot. Les mariages de cultures et de milieux sociaux différents se succèdent d’une manière harmonieuse.

Vous avez présenté une délibération récemment au Conseil de Paris pour améliorer l’accueil de toutes les familles au sein de l’administration parisienne. Vous avez l’impression qu’il y a encore un manque à ce niveau-là? Oui il y a un besoin d’y travailler de manière systématique et approfondie dans le temps. A tous les échelons et dans tous les domaines il y a la question des familles homoparentales. J’avais participé il y a deux ans à la mission sur les familles monoparentales, on avait vu combien être une famille monoparentale à Paris c’est difficile. Et donc ça nécessite d’y travailler spécifiquement. Il y a beaucoup de familles recomposées. Là aussi, il peut y avoir des besoins spécifiques. De toute façon, au départ, l’administration comme l’ensemble de la société est organisée autour du « papa-maman ». Même pour une famille monoparentale, ça donne Madame « une telle » et père: néant. Autre exemple: dans la loi du mariage pour tous, le masculin l’emporte sur le féminin y compris quand il n’y a que des femmes: « les époux se doivent mutuellement fidélité secours et assistance ». Quand on marie deux femmes, ce n’est pas idéal… Cela nécessite d’y retravailler, de former les personnels. Dans le Xè, on a mis en place il y a une dizaine d’années une formation à destination des directrices de crèche, pour accueillir  des couples de mères. Et j’ai vu les progrès immédiatement dans l’accueil. C’est normal que des fonctionnaires fassent des erreurs, même par maladresse, s’ils n’ont pas eu la formation adéquate.

Comment avez-vous vécu tant sur le plan personnel que politique la période des débats autour du mariage pour tous? Sur un plan personnel, avec un mélange de joie mais aussi d’accablement face à la violence de l’opposition. Sur un plan politique, cette question du mariage pour tous a incarné la violence de l’essentiel de la droite qui estime que la gauche n’est pas légitime à gouverner. La haine de la gauche c’est ce qui à travers l’histoire structure la droite. Comme lorsque le pacs a été débattu, l’homophobie explose au moment du débat, mais une fois que la loi est passée, cette dernière fait progresser la société. Et d’ailleurs on constate aujourd’hui dans les sondages que ça a fait baisser l’homophobie à un niveau plus bas qu’avant les débats.

Pensez-vous que la gauche a commis une erreur en faisant trop durer les débats? Oui. La gauche a commis l’erreur de ne pas prendre un certain nombre de mesures assez tôt et assez vite. C’est le cas pour le mariage pour tous. Tout le monde le pense, d’ailleurs, aujourd’hui.

Que pensez-vous du fait que la PMA soit enterrée? Je le regrette, mais rien n’est définitif. Je suis favorable à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et je suis favorable à la reconnaissance et l’encadrement de la gestation pour autrui et je suis sûr que dans 5, 10 ou 15 ans, ça sera mis en place.

Votre homosexualité a-t-elle été utilisée contre vous en politique? En politique, non. Mais comme tous les homosexuels, je sais ce que c’est, l’homophobie. Au moment du débat sur le mariage pour tous, une personne s’est crue autorisée à taguer sur mon immeuble « Féraud pédé » et des variations sur le même thème. Quand il a été interpellé, il a dit « je croyais que c’était autorisé, puisqu’il y a des manifestations tout le temps pour dénoncer le mariage pour tous ». Ce qui montre bien que la Manif pour tous a été le vecteur de l’homophobie, quoi qu’ils en disent.

Pendant la dernière campagne municipale, vous avez dénoncé les déclarations homophobes d’un certain nombres d’élus parisiens de droite. Avec Nathalie Kosciuzko-Morizet à sa tête désormais, la droite va-t-elle progresser sur le sujet à votre avis? La droite, pour l’essentiel, est par nature conservatrice. Elle était contre le mariage pour tous quand il n’existait pas, et maintenant qu’il existe, plus il va exister, plus elle l’acceptera. Pendant la campagne, nous avons dénoncé l’hypocrisie de NKM, qui en s’abstenant a voulu ne déplaire à personne et qui pour la campagne a présenté des candidat.e.s gay-friendly dans les arrondissements gay-friendly et des élus qui participaient à la Manif pour tous dans les arrondissements plus « traditionnels ». Elle n’a pas vu qu’il fallait qu’elle choisisse. Maintenant que la loi existe, de plus en plus d’élus de droite vont s’y rallier. Mais on ne peut pas compter sur eux pour créer le progrès.

On a l’impression qu’Anne Hidalgo est plus à l’aise pour s’exprimer sur ces thématiques que Bertrand Delanoë, qui aurait pu avoir peur d’apparaître comme l’homosexuel qui favorise les homosexuels. Est-ce une analyse que vous partagez? Non. Le fait d’être une femme et de pas être homosexuelle fait qu’elle l’exprime différemment. En faisant son coming-out, Bertrand Delanoë a fait franchir un pas important à la société française. Donc je ne dirais pas ça. Ils n’ont pas la même identité, et nous ne sommes pas dans la même période, mais Bertrand Delanoë ne rate jamais une marche des fiertés. Il était d’ailleurs très embêté de ne pas être présent à la dernière.

Il y a un certain nombre d’élus ouvertement gays à Paris, mais beaucoup moins au niveau national. Comment analysez-vous ça? On pense que c’est plus simple quand on est dans une grande ville ou dans un arrondissement parisien comme le Xè… Je suis favorable à ce qu’il y ait plus de responsables politiques ou de sportifs ou de responsables d’entreprises qui fassent leur coming-out parce que je pense que ça aide beaucoup. Je ne suis pas favorable à l’outing, sauf exception en cas de violence de l’engagement homophobe. Dans ce cas-là, je peux comprendre qu’on hésite à le faire. C’est la liberté de chacun. Je sais aussi que des élus qui hésitent à révéler leur homosexualité à leurs électeurs, une fois qu’ils l’ont fait et qu’ils constatent que ces électeurs ne manifestent aucune hostilité, ils sont tranquilles, ils sont libres.

En avez-vous discuté avec des élus qui ne sont pas out et que vous disent-ils ou elles? Oui, ça m’est arrivé. Notamment une personne qui ne l’avait pas fait et qu’il l’a finalement fait et qui m’a dit « tu avais raison, je suis libre ».

Que peut faire la ville pour lutter contre le VIH, on voit que certaines structures, comme Check Point, sont fragiles? On peut en parler, déjà. Soutenir les associations. En plus du Check Point, il y aussi le 190. Le fait que la Ville maintienne ses subventions, ou trouve des locaux, c’est important. A Paris, l’un des enjeux, c’est beaucoup les locaux. Et que la Ville favorise l’expression des associations LGBT est important. Il y a un lien direct entre discrimination et VIH.

Photo Xavier Héraud