Soudain, le son de dizaines de cornes de brumes a déchiré le silence. Ce matin du 26 octobre 1994, nous sommes plusieurs centaines à suivre dans les rues de Paris le cercueil de Cleews Vellay, président d’Act Up-Paris, décédé huit jours auparavant. Arrivés au Père Lachaise, nous voulions porter son cercueil pour passer sous le portail imposant du cimetière. C’est lourd, très lourd, un cercueil et nous ne pouvons le porter que sur quelques dizaines de mètres. Mais nous voulions honorer la volonté de Cleews d’avoir un enterrement politique. Il avait fallu contourner les lois sur l’inhumation afin de permettre que son cercueil soit visible d’abord au Centre gai et lesbien (CGL), rue Keller, puis en procession dans les rues de Paris jusqu’au crématorium.

À l’arrivée devant l’entrée principale, deux rangées de militant.e.s d’Act Up s’étaient postées et ont enclenché leurs cornes de brume au moment même où le cercueil entrait dans le cimetière. Un peu plus tard, dans le crématorium, devant des centaines de personnes, Pierre Bergé, Line Renaud et Didier Lestrade, entre autres, rendirent hommage à Cleews Vellay, président charismatique de l’association de lutte contre le sida.

Vingt ans plus tard, ce souvenir est toujours aussi vivace. Mais si je voulais raconter cet événement, c’est parce que Cleews Vellay a eu une influence importante pour les combats des LGBT au-delà de la question du sida.

ÉLARGIR LE CHAMPS D’ACTIONS D’ACT UP
Pendant les deux ans de sa présidence, celui qui était né en 1964 à Goussainville dans une famille modeste, avait permis à Act Up-Paris d’acquérir une notoriété et une légitimité dans la communauté homosexuelle et auprès des politiques. D’abord responsable de l’action publique, un poste qui lui permit d’organiser notamment un zap mémorable à Notre Dame de Paris le 1er novembre 1991 ou une série d’actions durant la Journée du désespoir le 4 avril 1992, Cleews avait ensuite, durant sa présidence, considérablement élargi le champ d’actions d’Act Up-Paris. Il ne s’agissait plus seulement de demander des médicaments pour sauver des vies. Il fallait créer une coalition des laissés-pour-compte, toutes celles et ceux qui payaient un lourd tribut au sida: les homos, les prisonniers, les usagers de drogues, les femmes, les migrants. Sans lutter contre les discriminations qui font le jeu de l’épidémie, on ne pouvait pas espérer gagner la bataille contre le sida.

Cleews Vellay s’est battu pour la dignité des malades, pour leur citoyenneté. Un profond humanisme chez ce garçon chétif qui n’avait pas fait d’études au delà d’un cap de pâtissier et qui pouvait tenir tête à un ministre. N’a-t-il pas obligé un jour le ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, à le suivre au local d’Act Up pour parler à des malades du sida? Devant le refus initial du ministre, Cleews s’obstine. Le cabinet du ministre s’affole. D’autres rendez-vous sont prévus dans la journée et on ne bouscule pas un agenda comme ça. Pourtant, au bout de quelques dizaines de minutes, le ministre accepte.

Face à la maladie, qui tuait dix personnes par jour en France, il n’y avait pas de compromis possible, il n’y avait pas la place pour des demi mesures ou des arrangements. Le temps était le pire ennemi de Cleews. Se savait-il condamné? Cette question, on ne se la posait pas à Act Up. Tant qu’il était en vie, il devait se consacrer à son combat.

A L’ORIGINE DU CGL
J’évoquais plus haut le CGL. Sait-on aujourd’hui que c’est grâce à lui qu’il a pu voir le jour? Dans ce combat pour un lieu ouvert aux gays et aux lesbiennes en plein Paris, il a jeté ses dernières forces. De ses visites à l’étranger, notamment lors des conférences sur le sida, il avait pu voir que les principales villes européennes étaient dotées d’un lieu militant et convivial pour la communauté homo. À Paris, rien. Gérée par une municipalité de droite depuis 1968, la capitale était riche de très nombreux établissements gays et lesbiens. Mais jamais la municipalité ne soutiendrait le projet d’une « maison des homosexualités » telles qu’elles existaient pourtant dans plusieurs villes de France. Cleews s’est obstiné et c’est son compagnon, Philippe Labbey, qui a présidé au démarrage du Centre Gay et lesbien en 1993. C’est en grande partie grâce au CGL que les associations LGBT ont pu trouver un meilleur relais et une plus grande autonomie. Le Pacs, la loi contre l’homophobie, le mariage, toutes ces revendications qui ont marqué les 20 dernières années de notre histoire ont été élaborées, débattues, popularisées à partir du CGL.

VIVRE LA MORT D’UN AMI A 30 ANS
Je n’avais pas très bien dormi cette nuit-la. Un pressentiment?  Depuis plusieurs jours à chaque visite à l’hôpital Bichat, nous trouvions Cleews un peu plus affaibli. Ce matin-là, nous fumes réveillés mon copain et moi vers 6 heures du matin. Il fallait venir à l’hôpital au plus vite. Dans sa chambre où plusieurs membres d’Act Up sont déjà présents, Cleews respire de plus en plus faiblement. Soudain il émet un râle long et puissant. C’est fini. Nous sommes interdits. La mort nous en parlons souvent et à Act Up nous annonçons régulièrement le décès d’un malade du sida. Mais ce 18 octobre au matin, nous assistons à une mort en direct. Ce n’est pas habituel – et c’est intolérable– quand vous avez trente ans de vivre la mort d’un ami.

Un an plus tard, lors du premier anniversaire de la mort de Cleews, Act Up-Paris avait publié un communiqué de presse: plus de cent personnes de l’association ou de la lutte contre le sida étaient mortes en un an. Il faudra attendre encore deux ans pour que l’arrivée des traitements puissants voit la courbe des décès s’infléchir. Pour Cleews et des milliers d’autres, il était trop tard.

Lors de la crémation, j’avais lu avec Bernard, un autre militant aujourd’hui décédé, un édito de Cleews resté célèbre. Il avait pour habitude d’utiliser le mot questche à tout bout de champ, souvent pour se moquer gentiment d’un militant ou de lui-même (« Qu’est-ce que je suis quetsche! »)-. Ce texte se terminait par ces mots: « Au fait, docteur, si demain vous me proposez des quetsches pour durer encore un peu, je les prendrai, jusqu’au dégoût, parce qu’il faut bien l’avouer ici : j’ai envie de vivre, et pas seulement pour faire chier le monde. »

Vingt ans plus tard, merci à Cleews d’avoir fait chier le monde.

Photo Cleews interviewé dans le documentaire Portrait d’une présidente, de Brigitte Tijou.