Le 17 octobre 2014 Homosexualité et Socialisme (HES) a publié un communiqué appelant à une approche pragmatique de l’ébauche de la proposition de loi sur le changement d’état civil que certain.e.s député.e.s veulent présenter, communiqué dans lequel est mis en cause le durcissement de certaines associations trans’ et tout cela la veille de l’Existrans.

Un certain nombre de LGB (lesbiennes, gays et bi.e.s) seront perdu.e.s face aux diverses réactions que cela suscite, pensant que les T feraient bien de s’entendre pour rendre compréhensible le débat. J’entends ces réactions mais, sauf à toujours recommencer à mettre le travail sur le métier, je ne peux que leur conseiller de remonter le temps des écrits concernant la question de l’identité de genre, en particulier ici sur Yagg, pour éviter de compliquer la lecture de cet article, vous trouverez des liens dans les liens des articles cités, suivez-les et lisez, SVP.

1. Le paternalisme d’HES:
Le communiqué «Proposition de loi pour le changement du sexe à l’état civil : pour un dialogue pragmatique» fleure bon le paternalisme du XIXe siècle. Cela peut se résumer en quelques mots: faites-nous confiance, arrêtez de demander plus, nous sommes là pour vous aider, sans nous que ferez-vous pauvres petit.e.s… HES protège son pré carré, celui de son accointance avec le PS quitte à mépriser ceux/celles qui se battent pour leurs droits.

Mais HES nous a habitué.e.s à ce paternalisme, un peu d’histoire récente n’est jamais superflue:

– Décembre 2011, Mme Delaunay, députée PS, a présenté au parlement une proposition de loi qui ne faisait que confirmer la position de la France: judiciarisation et non respect des droits humains en sont les maîtres mots. HES défendait bec et ongles cette proposition, pour notre «bien-être». Pour plus de détails, lisez cet article: Proposition de loi N°4127: Lettre à Mme Delaunay

– Campagne électorale à la présidentielle de 2012: le candidat François Hollande soit directement, soit indirectement via sa porte-parole d’alors, toujours Mme Najat Vallaud-Belkacem, prônait l’égalité des droits pour tou.te.s y compris les trans’. Nous savons tou.te.s où nous en sommes et HES voudrait nous faire prendre, encore et toujours, des vessies pour des lanternes. Pour plus de détails, lisez ces deux articles écrits en mai et juin 2012: Hollande Président: l’égalité des Droits pour tous? NON: Les associations LG se glorifient mais oublient les T! et LGBT: le PS, l’égalité des Droits pour tous… et les trans?

– Juillet 2012: Mme Najat Vallaud-Belkacem présente la loi sur le harcèlement sexuel et y introduit la notion d’«identité sexuelle», bien loin de ce qu’est l’identité de genre, rejetant l’idée même d’identité de genre et en opposition complète avec ses propres propos lors du meeting sur l’égalité d’avril 2012 (écoutez à 9’15 de cette vidéo: Najat Vallaud-Belkacem (PS) / Meeting LGBT pour l’Egalité 2012). HES a félicité le gouvernement, disant haut et fort que la transphobie était enfin un motif de discrimination (quitte quelques jours plus tard à revenir sur ses paroles en «dénonçant» l’abandon de l’identité de genre, mais il faut bien surfer sur les réactions des concerné.e.s). Pour plus de détails, lisez cet article et en particulier le paragraphe consacré au PS: Égalité des Droits et les trans’: le PS botte en touche et EELV s’engage!

HES ferait bien de se montrer humble et discret plutôt que paternaliste.

2. La soumission de l’Existrans:
Pour le béotien lambda, dépassé par les enjeux voire «informé» par des médias incompétents ou lesdits experts en la matière, les revendications de l’Existrans sont exagérées car un changement d’état civil sans garde fous (un avis d’«expert psychiatrique», un accord judiciaire…) mettrait en péril la société et l’individu. En effet, selon ces béotiens, le risque d’erreur de la part de trans’ est présent et que dire du risque de délinquants qui voudraient un CEC pour disparaître dans la nature?

Pour le béotien pro-trans’, les revendications de l’Existrans semblent sensées.

Pour les milliers de trans’ précarisé.e.s, discriminé.e.s, en butte à la psychiatrisation, à la judiciarisation et à l’arbitraire de l’État, ces revendications semblent sensées et nécessaires ne serait-ce que pour vivre. Je les comprends et ne peux leur en vouloir car lorsque chaque jour vous avez le sentiment d’être exclu.e de la société, vous ne pouvez que vous raccrocher au moindre espoir d’avoir une vie meilleure et le début de cette vie meilleure est un changement d’état civil (CEC) libre et gratuit (excepté.e.s pour les trans’ réactionnaires, minoritaires et anti-égalité des droits qui souhaitent garder la psychiatrisation, la pathologisation et la judiciarisation et glorifient la Sofect).

Dans la tribune «Droits des trans’: Un vrai changement d’état civil libre et gratuit, c’est possible», Coline Neves du Collectif Existrans résume fort bien ce que ressentent les milliers de trans’ sus-cité.e.s et dénonce avec justesse ce que cette loi entraînerait: toujours de la judiciarisation et toujours de la médicalisation (puisque dans les critères envisagés – «3°/ Les attestations qu’il a engagé ou achevé un parcours médical pour adopter le comportement social ou l’apparence physique du sexe revendiqué» – le médical est présent) des personnes trans’.

Cet article, d’apparence consensuel, n’explique nullement les enjeux politiques liés à la question fondamentale des discriminations consécutives à l’existence du sexe/genre sur les papiers officiels et traduit clairement que ces revendications ne sont qu’une soumission au pouvoir patriarcal qui base celui-ci sur l’apartheid du genre. Une soumission volontaire qui fait le lit des discriminations subies par l’ensemble des trans’ dans toute leur diversité mais aussi par l’ensemble des êtres humains puisqu’elle se base sur une obligation d’entrer dans une seule des deux cases possibles: homme ou femme. Pour plus de détails, lire cet article: Intervention lors de l’Europride 2013

La loi sur l’identité de genre argentine, souvent montrée comme un exemple, bien que progressiste car la seule à réellement dépathologiser et déjudiciariser les trans’, reste elle aussi dans une logique de soumission au pouvoir patriarcal.

L’Existrans doit réaliser que ses revendications ne traduisent qu’une soumission à ce pouvoir et, par là même, donne du poids à HES et à la proposition de loi en gestation.

De plus vouloir une loi dite pour les trans’ ne fait que renforcer la notion de minorité et, in fine, ne fait qu’aggraver les discriminations subies forgeant et renforçant l’idée que les êtres humains ne sont pas égaux devant les droits communs.

3. Sortir de la soumission:
Cette soumission peut et doit être combattue, encore faut-il le vouloir et expliquer en quoi l’apartheid du genre est anti-égalité de droits.

Le vouloir est une question de volonté politique, certain.e.s diront révolutionnaire, qui nécessite, outre de saisir les implications de revendications qui vont au-delà de la simple question trans’, la force de savoir sortir de l’air du temps et des certitudes normatives. Pour cela, l’explication se doit d’être argumentée mais aussi défendue avec des éléments faciles à saisir, deux sont évidents:

– Le mariage dit pour tous: la revendication de la fin de l’apartheid du genre, donc de la suppression définitive de toute mention de sexe/genre sur l’ensemble des papiers officiels, par l’ensemble des associations LGBT avant l’élection présidentielle avec un engagement ferme d’un (de plusieurs) candidat(s) de la mettre en application n’aurait pas soulevé plus de haine de la part des réactionnaires opposé.e.s à l’égalité des droits mais, de facto, nul besoin de modifier la loi sur le mariage n’aurait été nécessaire et le mariage aurait été réellement ouvert à tou.te.s. De même, toute revendication concernant le changement d’état civil des trans’ (sans oublier les intersexes directement concerné.e.s par l’apartheid du genre dès la naissance) devenait inutile.

– Un argument vient souvent: «Je tiens à être considérée comme femme ou homme et seule la lettre F ou M sur mes papiers d’identité m’apportera le réconfort», de la part des trans’, certain.e.s intersexes et bien évidemment de la quasi majorité des cis qui n’arrivent pas à saisir en quoi cet apartheid du genre les concerne eux/elles aussi. Cet argument que j’entends est identique à celui défendu par les participant.e.s de la «Manif pour tous» qui clament «un mariage c’est un homme et une femme» et, pour les moins réactionnaires, prônent une union civile inférieure au mariage.

En quoi supprimer toute mention de sexe/genre sur les papiers officiels empêche-t-il de se considérer homme ou femme?

En quoi assurer l’égalité de tou.te.s (et réellement de tou.te.s) retire-t-il un seul droit à ceux/celles qui veulent être considéré.e.s comme homme ou femme? Le mariage dit pour tous enlève-t-il un seul droit aux hétéro qui se marient?

Toute personne qui défend l’égalité des droits pour tou.te.s devrait réfléchir à cette seule revendication et la soutenir car nul.le ne perd des droits et tou.te.s en obtiennent.

«Adhérer à l’idéologie de l’oppresseur renforce l’ignorance et la division.»

Pour aller plus loin, voici deux autres tribunes publiées par Yagg:
«EELV, PPL et associations T: pourquoi créer des ghettos?» et «Transidentité: pourquoi l’État doit réparation»

Delphine Philbert, auteure de Devenir celle que je suis (éditions Max Milo), vice-présidente d’Objectif Égalité Lorraine, responsable des questions d’identité de genre.

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