affiche haram queen

Aujourd’hui installé à Paris, le réalisateur Abdul Zainidi, originaire du Brunei, dévoile un nouveau court-métrage, Haram Queen, qu’il présente comme le seul film venant de ce petit pays enclavé dans une île malaisienne abordant ouvertement des thématiques LGBT. Le Brunei, majoritairement musulman, a rétabli en avril dernier la Charia et applique désormais la peine de mort pour les personnes homosexuelles.

«Certaines personnes au Brunei savent que j’ai fait ce film qui, selon elles, représente mal le Brunei, explique Abdul Zainidi à Yagg. Je tiens à dire que ce petit film au micro-budget n’est pas anti-Brunei du tout, il parle d’un sujet tabou, qui est la scène drag-queen, et d’un homme qui s’appelle Alghani qui aime se travestir et avoir des relations sexuelles dans la jungle. Cela peut paraître étrange, mais la plupart de mes films sont surréalistes.»

FILMER LES DRAG QUEENS
Abdul Zainidi est le premier Brunéien à avoir présenté un court métrage au Short Film Corner du festival de Cannes, Bread Dream, en 2012. Il y est retourné l’année suivante avec un autre court métrage surréaliste Teluki. Concernant Haram Queen, le tournage n’a pas été une partie de plaisir: «Ce petit film a été fait en février chez moi juste avant que la loi sur la Charia ne passe. Mon ami qui est une vraie drag queen m’a proposé de faire un film différent de ce que je fais d’habitude, un film sur lui et avec un peu de fantaisie, et comme la loi allait passer, c’était le meilleur moment. J’ai donc commencé à faire le tournage. Les drag queens dans mon film sont des vraies, mais il me manquait un rôle principal. L’acteur que l’on a trouvé pour jouer Alghani/Abigail était d’accord, mais après qu’il a diffusé des images sur son Facebook, quelques personnes étroites d’esprit étaient curieuses et choquées de voir cela filmé, comme c’est inhabituel au Brunei.»

«Dans tous les pays il y a des gens ouverts et d’autres fermés et le Brunei n’est pas une exception. Je savais que c’était risqué. Du coup l’acteur est parti car il a été en quelque sorte menacé, il avait peur et a préféré quitter le projet.»

UN FILM DIFFICILE A DIFFUSER
C’est finalement Abdul Zainidi lui-même a qui a remplacé l’acteur, ce qui lui a valu des menaces de mort: «J’ai aussi reçu des insultes, été traité de tête de crevette, ce qui est une insulte chez nous. Cette année, un long métrage qui s’appelle Yasmine est sorti et au Brunei les gens comparaient dans des forums mon film “merdique” avec ce long métrage, alors que les deux films traitent des sujets différents. C’est frustrant en tant que cinéaste indépendant d’être comparé à un film qui a un budget monumental. Mais mon point fort est dans l’histoire, car Haram Queen est surtout un hymne à la vie. Je sais qu’il n’a pas été retenu par plusieurs festivals gays, même à Paris et à Bruxelles, mais je n’abandonne pas, ils ne connaissent pas l’histoire derrière le tournage et ma préparation pour promouvoir l’image des drag queens au Brunei.»

PROMOUVOIR L’IMAGE DU BRUNEI
Sachant qu’il ne pourrait pas montrer son film dans son pays natal, il a décidé de faire le montage en France. Le réalisateur pose aussi un regard critique sur les appels au boycott lancés par des personnalités occidentales, suite au rétablissement de la Charia. Pour lui, il s’agit d’une fausse bonne idée, causant davantage de dommages auprès de la population et ayant peu d’effets sur le sultan: «Le commerce marche bien et comme une célébrité l’a dit, c’est dommage de faire cela car ce sont les gens qui travaillent dans les hôtels qui souffrent car eux veulent travailler. Le mouvement s’est un peu dissipé depuis. Moi j’adore mon pays et je veux que les gens en France sachent que la Charia est juste une loi, et que malgré cela, le pays est normal. Bien entendu, tout le monde au Brunei n’est pas comme cela mais certains artistes comme moi ont une voix, et j’espère que je peux être un bon exemple de la communauté des artistes, peu importe leur sexualité ou leur image. Je suis plus proche d’un artiste indépendant comme Bruce LaBruce ou David Lynch.» Abdul Zainidi garde en tout cas espoir que la culture de son pays puisse s’exporter: «Le milieu du cinéma n’est pas aussi établi par rapport à nos voisins malaisiens et indonésiens, en effet le premier long métrage du Brunei est sorti en 2013! En revanche les jeunes réalisateurs comme moi commencent petit à petit à sortir un peu et à faire du cinéma, mais il y a quand même des progrès à faire.»

«En tant que citoyen, je dois dire qu’il y a beaucoup de talents surtout chez les jeunes, je fais partie de ceux qui essaient d’exporter une image du pays à l’étranger, je ne suis pas un cinéaste qui a des réponses, je suis un cinéaste qui a une vision, peu importe le sujet. Si ce n’est pas moi qui essaie de pousser un peu le cinéma en dehors du Brunei, qui d’autre?»

«Je sais que certain.e.s ne vont pas être d’accord avec mes choix par rapport au type de film que je fais, mais au moins je fais un effort, j’ai fait Haram Queen pour au moins faire qu’on parle du Brunei. Mon but n’étant pas de nuire à son image, mais plutôt de la faire exister.»

Découvrir le trailer de Haram Queen:

https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=5c6Kns3Np6s

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Haram Queen Trailer

Photo Frederico