Marie Tabert a monté cette année son atelier de couture, Garçonne et Dentelles. Cette couturière de 23 ans, passée par l’école Formamod, a voulu sauter le pas après des expériences dans plusieurs ateliers prestigieux: «Après ma première année, j’ai fait mon premier stage en entreprise à l’atelier couture du Crazy Horse, où j’ai fait les costumes, les essayages, les réparations. Ça a été une expérience formidable, qui m’a appris des techniques couture, à travailler davantage à la main aussi. J’ai fait ensuite ma deuxième année de formation en alternance, ce qui m’a permis de travailler deux ans chez Francesco Smalto, cette fois dans l’atelier haute couture où l’on faisait des costumes sur mesure pour hommes.» Après la formation, Marie Tabert reste encore un an chez le tailleur franco-italien: «C’est au bout de cette période que je me suis rendu compte que ce qui me plaisait le plus, c’était de travailler pour la femme, et comme je n’avais pas de possibilité d’évolution de carrière là-bas, j’ai décidé de partir. Mes deux parents sont de profession libérale ce qui m’a toujours donné envie d’être mon propre patron.»

C’est l’actualité qui lui a donné l’idée d’un atelier dédié aux femmes, et surtout aux futures mariées: «Je me suis aussi rendu compte lors de la loi sur le mariage qu’il n’y avait pas vraiment d’offre pour les couples de femmes qui voulaient se marier. Je trouvais qu’on ne prenait pas vraiment en compte la demande spécifique qui peut exister. Donc, j’ai voulu monter mon atelier de vêtements sur mesure pour femme.» Marie Tabert s’appuie sur un concept un peu oublié, celui des ateliers boutiques: «C’est quelque chose qui a disparu pendant les années 60. Jusqu’à ces années-là, il n’existait pas de prêt à porter comme on le voit maintenant, c’était des petits tailleurs qui avaient leur boutique dans tous les quartiers et on venait avec une idée, ou bien eux avaient des catalogues avec des modèles et on commandait le vêtement qu’on faisait faire sur mesure.» Une activité qui lie donc dialogue avec la clientèle et savoir-faire de qualité pour des vêtements adaptés à la personne et destinés à durer dans le temps.

 

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Marie Tabert a lancé Garçonne et Dentelles en mai dernier et a pris goût aux nouveaux enjeux de son activité: «Mon métier je le connais très bien, tandis que la relation clients, c’est tout nouveau et c’est quelque chose qui me plait beaucoup. Ce qui m’a aussi motivée dans la création de Garçonne et Dentelles, c’est une amie qui se mariait, mais qui ne trouvait pas de robe qui lui plaisait. Alors en discutant, j’ai commencé à lui dessiner des modèles et elle me dit “C’est ça que je veux, mais je le trouverai jamais” et je lui ai répondu “je la fais”. Et elle a été ma première cliente avant même que l’entreprise existe. C’est cette expérience là qui m’a donné envie.»

Même si cela dépend de la complexité du modèle, Marie Tabert doit compter en moyenne une vingtaine d’heures pour réaliser une robe ou un costume: «Il y a beaucoup de recherches, avec d’abord un rendez-vous où il n’y a que du dialogue et pendant lequel je regarde avec la cliente ce qu’elle aime. En fonction de la morphologie, j’aiguille vers ce qui peut aller le mieux pour la mettre en valeur. J’ai de très beaux catalogues de tissus pour voir ce qui peut aussi lui convenir, je dessine plusieurs modèles que je lui envoie pour y réfléchir et on se revoit ensuite pour décider ensemble. Une fois le modèle fixé, je réalise tout, dont le patronnage sur mesure tracé à la main, qui nécessite une trentaine de mesures. Ça demande beaucoup de travail, car c’est un savoir-faire artisanal qui se perd un peu et je trouve ça très intéressant de continuer à travailler avec ces techniques-là, de continuer à les faire vivre. Je fais ensuite le vêtement, il y a des essayages pour vérifier que tout va bien, la profondeur de décolleté, la longueur, etc. Jusqu’au dernier point de couture, où je fais toutes les finitions à la main comme j’ai appris à le faire en haute couture.»

La démarche communautaire de Marie Tabert ne se limite pas à une offre en direction des couples de femmes. D’ailleurs, l’atelier a vocation à être pour toutes les femmes:

«Dans le monde du travail, j’ai connu des discriminations et pour moi c’était important que toutes les femmes puissent se sentir bien ici. Je ne vise pas uniquement une clientèle lesbienne ou bisexuelle ou hétérosexuelle, pour moi ce qui est clairement important c’est qu’elles se sentent vraiment à l’aise et écoutées, quels que soient leur âge, ou leur taille par exemple. Et mon éthique passe aussi par ma recherche de qualité. Je sais qu’aujourd’hui, les consommateurs essaient de réfléchir un peu plus éthiquement à leur façon de consommer, et ça me parait très important aussi.»

«Dans le prêt à porter, on voit de plus en plus d’histoires, des usines qui s’effondrent au Bangladesh, des teintures de vêtements qui provoquent des réactions allergiques en Chine, des ouvriers qui trinquent à cause des produits chimiques… J’ai décidé de faire appel à des fournisseurs et des fabricants qui soient majoritairement français. Je fais aussi appel à des fournisseurs italiens et anglais, mais je reste dans la proximité avec de la qualité et un coût raisonnable pour essayer de valoriser l’économie locale.»

Un coût qui pourrait justement rebuter une clientèle lesbienne, réputée pour avoir des moyens financiers moins élevés que les gays? «Évidemment, ce que je propose, ce ne sont pas des vêtements pour tous les jours, c’est principalement du cérémonie. Mais pour ce type de tenues, les gens sont généralement prêts à mettre un budget plus important, surtout que maintenant il est tout à fait possible de créer des tenues pour un mariage que l’on pourra porter de nouveau après. Par rapport à la qualité des produits que j’offre, c’est un prix moins élevé que ce qui peut exister en offre comparable, puisque je n’ai pas un nom connu. On ne paye pas le nom, on ne paye que la façon.» Difficile aussi de toucher cette cible, alors même que les quelques salons du «mariage homo», au-delà de leur succès très mitigé, ont accordé bien peu de places aux femmes: «Je pense qu’il y a un problème d’offre, et que les personnes qui se sont positionnées sur ces salons sont allées chercher la majorité de cible, puisqu’une énorme partie des mariages entre personnes de même sexe sont des unions d’hommes. Les gens qui sont dans une démarche financière vont là où il y a un marché», constate-t-elle.

 

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Compliqué de se lancer, surtout avec une offre de niche? «C’est difficile, confirme Marie Tabert. La création d’entreprise en général est quelque chose de compliqué, mais en tant que jeune et en tant que femme, ça l’est encore plus! Mais j’ai réussi quand même à bien m’entourer, il y a des dispositifs qui existent et qui sont très bien, notamment des associations d’entrepreneurs et des réseaux de femmes entrepreneures qui s’entraident. Ça permet de se comprendre, de s’aider, car les démarches sont souvent assez longues, compliquées, et on n’a jamais la totalité des informations.» Difficile aussi d’être prise au sérieux, quand on est une femme qui démarre?

«Au salon de l’entrepreneur où je suis allée, tous les jeunes entrepreneurs que l’on montrait étaient de jeunes hommes qui sortaient de HEC ou d’écoles de commerce. C’est vrai qu’on se sent un peu petite à côté!»

Demander de l’aide, savoir s’entourer, voilà qui apparait comme essentiel pour réussir à mener à bien son projet d’entreprise: «Ce qui est difficile aussi au début, c’est la solitude. J’ai passé six mois à créer mon entreprise. Le mieux, c’est de se rapprocher de groupes, d’associations pour pouvoir échanger et rompre cette solitude. Et même quand on commence à travailler, on est généralement seul, donc face à des difficultés avec personne pour en parler. C’est bien de connaître des personnes qui font le même métier, qui rencontrent les mêmes problématiques pour pouvoir en discuter et trouver plus facilement des solutions. J’ai aussi été aidée par une experte comptable ce qui était absolument nécessaire car je ne suis pas du tout dans la finance ou dans la comptabilité. Je n’avais pas abordé ça du tout pendant ma formation. C’est important de savoir ce qu’on maîtrise, ce qu’on ne maîtrise pas, pour demander à quelqu’un qui est qualifié.»

 

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Marie Tabert prépare actuellement une petite collection de tailleurs-pantalon, smoking, tailleur-jupe et combinaison pour cérémonie, qu’elle devrait présenter à la fin de l’année. Pour contacter Garçonne et Dentelles ou suivre l’actualité de l’atelier, rendez-vous sur le site ou sur la page Facebook.

Photos Maëlle Le Corre