Interviewé sur le blog Mediapart de Florian Bardou (ancien stagiaire de Yagg), l’anthropologue Jérôme Courduriès pose un regard circonspect sur les différents enjeux qui entourent le débat sur la GPA, et permet de prendre un recul salutaire par rapport aux discussions enflammées dont cette question fait l’objet. L’auteur de Homosexualité et parenté se penche notamment sur la notion d’argent très présente dans le débat, et contrecarre certains arguments brandis par les opposant.e.s à cette pratique: «Tout de suite on a l’impression qu’on est face à un marché nouveau où on met en vente des enfants, voire le ventre des femmes. C’est peut-être vrai, mais en même temps moi en tant anthropologue, je peux dire que ce n’est pas parce qu’il y a circulation d’argent, qu’il y a automatiquement marchandisation. Dans notre société, ne pas avoir d’enfant alors qu’on le veut absolument, c’est source d’une souffrance extrême, mais parce qu’on est dans une société qui impose une norme à chacun d’entre nous – on y est plus ou moins sensible –, en particulier aux femmes, la norme de devenir parents.»

«Ce qui est complètement inaudible, c’est le fait que ces femmes et ces hommes qui ont un désir très fort de devenir parents mais qui ne peuvent pas pour des raisons différentes, lorsqu’ils trouvent enfin quelqu’un qui accepte de les aider dans leur projet, se sentent porteurs d’une dette incommensurable. Or, dans notre société, comment s’acquitte-t-on d’une dette incommensurable? Le plus souvent, on s’en acquitte en mettant en circulation des sommes d’argent importantes qui ne suffisent pas à assécher la dette, mais qui viennent atténuer le sentiment de dette. Je ne suis pas sûr que dans l’esprit des protagonistes, ce soit nécessairement des actes marchands.»

Cette question d’une rétribution de la femme qui souhaite aider un couple à avoir un enfant revient de la même manière à travers la définition de la GPA éthique, telle que la défendent les associations ainsi que plusieurs chercheuses féministes comme Irène Théry, Jennifer Merchant ou Elizabeth Badinter: «Il faut comprendre la proposition d’une “GPA éthique” en France sous ces deux angles: s’assurer que ce ne soit pas une GPA marchande et s’assurer du consentement éclairé des femmes. Donc faire en sorte qu’on ne puisse pas acheter un enfant et faire en sorte qu’on ne puisse pas esclavager. Mais pour autant la question qu’il faut se poser, dans une société où l’enfant est la valeur suprême, lorsqu’une femme porte pour autrui un enfant, qu’elle y consacre neuf mois, qu’elle met en jeu son corps, sa santé, qu’elle va accoucher, c’est de savoir si ce don doit appeler un contre-don. Si on réfléchit dans des termes éthiques c’est une question importante.»

La GPA questionne aussi la relation à l’enfant et la construction de liens familiaux qui ne sont pas fondés sur une filiation biologique. Là encore Jérôme Courduriès met en lumière une certaine crispation française autour de cette idée: «C’est une question très intéressante parce qu’on a l’habitude de penser dans notre société que l’inscription dans la parenté, dans la famille, se fait par le sang. Mais, que se passe-t-il quand il n’y a pas de liens de sang comme ça arrive parfois pour un ou deux parents dans des situations de gestation pour autrui? On est surtout dans une société qui construit la maternité fondamentalement sur l’expérience de la grossesse et de l’accouchement  (…) quand des parents apprennent que leurs propres enfants vont avoir recours à une GPA, c’est souvent une question qui ne va pas de soi, qui peut amener moults discussions.»

«Ce que je constate dans les familles que je connais, c’est qu’une fois que cette phase de surprise, et parfois de dispute, est passée et que l’enfant est là, eh bien les relations de parenté se tissent comme on pouvait s’y attendre. Ces enfants reconnaissent dans les parents de leurs propres parents, leurs grands-parents, ils les appellent “papi” et “mamie”. Les grands-parents de ces enfants les considèrent véritablement comme leurs petits enfants. Je n’ai jamais constaté la moindre différence, et finalement ce qui se passe dans le cas de la GPA, c’est tout à fait ce qui se passe du point de vue de l’homoparentalité.»

À lire sur le blog de Florian Bardou.

Photo Roberto Pecino