alban ketelbutersÀ la manière de la philosophe Sylviane Agacinski (Corps en miettes, Flammarion, 2009) qui assimile les mères porteuses à des fours à pain, Céline Lafontaine, auteure du Corps-marché, évoque «l’instrumentalisation du corps des femmes», présentées cette fois comme des «machines à produire des bébés». La gestation pour autrui ne concerne pas a priori les couples de même sexe. Comme l’a rappelé l’un des plus grands anthropologues français, Maurice Godelier, «les mères porteuses permettent à des femmes qui ont des ovocytes mais qui font régulièrement des fausses couches d’avoir des enfants». Contre l’obscénité de ceux qui ne cessent de brandir le cas des femmes indiennes ou ukrainiennes, il rappelle que «nous ne sommes ni dans l’Inde des castes ni dans l’Ukraine postsoviétique» et que les sociétés démocratiques «doivent partir de leur propre démocratie pour avancer». Les opposant.e.s à la gestation pour autrui ont-ils/elles pris connaissance de la législation britannique qui encadre très strictement cette pratique depuis près de 30 ans? Non, à l’évidence.

Aujourd’hui, la majorité des féministes dénonce la radicalité de «l’individualisme triomphant de l’époque», désertant le terrain de la politique et du droit pour investir celui de la morale. Mais l’encadrement de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) n’a-t-il pas consacré une certaine forme d’individualisme dans les sociétés occidentales? La libre disposition de son corps, qui fut l’une des principales revendications des féministes historiques, a sacralisé depuis quatre décennies une conception individualiste des libertés féminines. Si les couples homosexuels désirent entrer dans l’ordre procréatif et fonder une famille, cela relèverait à la fois d’un «fantasme génétique inquiétant» et d’une «volonté d’exploiter les potentialités reproductives du corps féminin», symptomatiques des «dérives éthiques de la société néolibérale».

En d’autres termes, les homosexuels assimilés aux «puissants» participeraient de la domination masculine et de l’individualisme exacerbé propre aux sociétés capitalistes.

Cette vision déformée occulte l’histoire de ces 30 dernières années, résumée avec force par l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco au Parlement: «Le désir des homosexuels d’entrer dans l’ordre familial dont ils avaient été exclus, ce désir de normativité, est la conséquence de la dépénalisation de l’homosexualité dans les sociétés démocratiques mais aussi de cette hécatombe qu’a été le sida. Vouloir se reproduire en étant inscrit dans l’ordre familial est aussi un désir de vie et de transmission.»

Ce retour en force du naturalisme s’inscrit à contre-courant de la libéralisation des mœurs, processus historique qui a ouvert des horizons immenses: l’émancipation féminine (même si celle-ci reste inachevée) et la fin des interdits pesant sur la sexualité.

Postulant qu’une femme est faite pour aimer les enfants qu’elle porte — ce que la philosophe Élisabeth Badinter qualifie à juste titre de «préjugé naturaliste», Simone de Beauvoir ayant démontré dans Le deuxième sexe que «l’amour maternel n’a rien de naturel» —, les opposant.e.s (parmi lesquels figurent de nombreuses militantes féministes et/ou «LGBT») excluent toute maternité pour autrui éthique, et ne parlent que de marchandisation. Comme l’a rappelé Irène Théry, «à la faveur du mariage pour tous, les choses ont empiré, les opposant.e.s à la GPA et les opposants à l’homoparentalité se recouvrant très souvent, y compris sous la forme d’un “féminisme anti-pères gays” de plus en plus virulent».

La violence de ce débat n’est pas sans rappeler celle contre l’avortement. N’était-il pas déjà question de «dégradation du corps de la femme» et de «dignité»? Les prohibitionnistes de droite et de gauche piétinent un principe éthique cher aux féministes historiques, à savoir la libre disposition de son corps. Or ce principe n’est pas seulement philosophique, il est l’un des acquis sociaux les plus précieux et l’une des armes les plus redoutables pour accomplir l’égalité des sexes. Remettre en cause ce principe constituerait une profonde régression démocratique. Quant à celles et ceux qui soutiennent la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes, et condamnent aussitôt la gestation pour autrui pour les couples d’hommes, ils annulent de facto le principe d’égalité entre les sexes et oublient que «l’Organisation mondiale de la santé reconnaît que la gestation pour autrui est une technique de procréation médicalement assistée parfaitement admissible dès lors qu’elle est encadrée éthiquement», comme l’a récemment rappelé Caroline Mécary.

La rhétorique anti-intellectuelle de ce discours culpabilisateur est devenue insupportable. Au nom de quel principe moral faudrait-il exclure les homosexuels – que l’ouverture du mariage autorise désormais à fonder une famille – ou les femmes privées d’utérus de l’ordre de la filiation? Il est stupéfiant que la gauche se rabaisse devant la frange la plus illettrée et décérébrée de l’opinion, et rejoigne les conceptions de la droite la plus réactionnaire.

Alban Ketelbuters, doctorant en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), membre de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF).

Photo DR (AlbanKetelbuters) / Capture (Deux hommes et un couffin)