Stéphane Degout, artiste lyrique – il est l’un des plus grands barytons français -, a publié sur son profil Facebook un texte en réaction à la «Manif pour tous» de dimanche. Un texte personnel, mais à la portée générale. Il a autorisé Yagg à le reproduire.

Il y a un peu moins de deux ans, quand les premiers mouvements anti-mariage ont débuté, j’écrivais sur Facebook ma petite indignation, sous forme de question: «de quoi ont-ils donc peur?».

Je m’étais dit que je profiterais dimanche du soleil et du calme de Vienne, très loin de la France, que je n’ouvrirais pas les journaux, que je ne regarderais ni Facebook ni Twitter et que j’ignorerais avec dédain leur mouvement. Malgré cette résolution, l’écho des manifestations de 2012 et 2013 résonne très fort. L’insulte est aujourd’hui plus grande, plus directe, et je la reçois avec encore plus d’amertume et de colère.

Quand les antis parlent de protection de la Famille, de son respect, ils semblent n’avoir pour base à leurs arguments qu’un seul cas de figure, qu’une seule image de la famille, celle que nous aimerions peut-être tous d’ailleurs: des parents unis, un père exemplaire, une mère tendre et des enfants épanouis, de l’amour, une maison, comme si c’était le seul environnement favorable à la bonne éducation d’un enfant. Or ils font l’impasse sur ce que la Société et l’École nous donnent: un cadre, des voies, des limites, des exemples. Mais aussi, et surtout sur le fait que des familles, il y en a de toutes les sortes.

Il y a 27 ans, mon père est mort. J’avais 12 ans. Ma famille idéale avait éclaté, l’autorité paternelle avait disparu. Des pères, des repères devrais-je dire, on m’en a imposé, j’en ai trouvé par moi-même: mes oncles, mes grands-pères, mon arrière-grand-père, des professeurs, Pierrot, Roger, Ruben, d’autres, et ceux que je me suis inventés. Ils ont rempli leur rôle, sans le savoir peut-être; je prenais en chacun d’eux ce que je voulais prendre, uniquement ce dont j’avais besoin et quand j’en avais besoin: je les ai aimés tous, j’en ai détesté un, et finalement, c’était un luxe que d’avoir autant de possibilités, autant de manières de répondre à mes demandes d’affection, de respect, d’encouragement, de résistance, d’exemple, de révolte. Ils étaient sur mesure, faits pour moi.

Bien sûr que je pense à mon père chaque matin en me levant, mais mon deuil est fini, le souvenir n’est plus douloureux, le manque n’est plus viscéral. C’est maintenant une part de mon histoire. Je n’ai plus besoin de père comme avant. Je suis devenu un homme.

Des enfants dans mon cas, il y en a beaucoup: un parent absent, quelle qu’en soit la raison, ou un parent qui manque à son devoir d’amour, d’éducation et de respect pour son enfant, un parent qui a d’une façon ou d’une autre maltraité son enfant, tout cela est une sorte de traumatisme. Mais des enfants qui, comme moi, auront grandi en se débrouillant, en s’inventant ou en trouvant ailleurs les repères qui ont manqué au sein de leur famille, en s’inventant leurs propres désirs, projets et trouvant par eux-mêmes leur voie, il y en a aussi; ils deviendront aussi des hommes, comme moi, par une autre route. Il auront simplement une cicatrice plus grande.

Que les manifestants se réfèrent à des idées ou des écrits religieux, à des traditions sociales ou familiales, à leurs propres vies, le problème qu’ils ont avec le mariage ouvert aux couples homosexuels et l’adoption par ces mêmes couples, n’a justement plus rien à voir avec le mariage ou l’adoption et encore moins avec la Famille, l’Enfant et son éducation mais montre bien leur profonde aversion pour l’homosexualité. L’idée qu’un homosexuel est un être humain à part entière, qu’il est dans la société, qu’il prend part à la vie de cette société, qu’il peut éduquer un enfant, qu’il peut lui transmettre son savoir, sa richesse, sa vie, qu’il peut l’aimer, qu’il soit leur égal enfin, leur est simplement insupportable, inadmissible, intolérable.

Aucun progrès social ne les convaincra qu’une femme est l’égale d’un homme, qu’un noir est l’égal d’un blanc, qu’un homosexuel est l’égal d’un hétérosexuel, qu’un athée est l’égal d’un croyant. L’Égalité n’est pour eux qu’une idée républicaine, qu’un concept obscur, et cette République, ils n’en veulent pas, ils la combattent même. Le Partage, l’Amour et le Respect des uns pour les autres, ces idées humaines et généreuses, développées aussi dans les écrits religieux dont ils se réclament, ils les ignorent, sciemment. Ou bien ils considèrent qu’ils en sont les seuls détenteurs.

La seule place qu’ils s’octroient dans la société c’est au dessus des autres, avant les autres, le regard fixé loin dans le miroir qui reflète la seule évidence et le seul modèle, eux-mêmes.

Ces obsessions et cet état d’esprit sont le fondement de toute dictature, que ses propagateurs en soient conscients ou non. On ne pourra jamais discuter avec eux. On doit alors rester debout, fort, sûr, juste, vigilant, résolu et solidaire, pour que la Société ne soit pas, encore une fois, tentée par l’obscurantisme et l’autodestruction.

Photo Julien Benhamou