[Mise à jour, 7 octobre] Annonce de la fermeture de la performance de Dries Verhoeven

Avec sa performance artistique «Wanna Play?», l’artiste néerlandais Dries Verhoeven entend créer une réflexion autour des rapports affectifs et des nouvelles technologies. Exposé en plein cœur de Berlin dans une cage de verre 24 heures sur 24 depuis le 1er jusqu’au 15 octobre, il se sert de cinq smartphones qui lui permettent de discuter avec des hommes sur Grindr, son seul contact avec le monde extérieur. Les conversations qu’il a sont alors projetées face au public.

Sur son profil, il déclare vouloir «explorer les zones inexplorées de Grindr». Pour Dries Verhoeven le but n’est pas d’avoir des relations sexuelles avec ceux qui accepteront de le voir mais de faire une expérimentation sociale pour voir à quel point Internet est devenu un moyen de se rencontrer: «Je contacterai les hommes pour les inciter à me rendre visite et à satisfaire mes besoins non sexuels […] En retour, je leur offrirai la même chose, que ce soit une partie d’échecs, un petit-déjeuner, faire des crêpes, se couper les ongles, se raser mutuellement ou lire l’un à l’autre des passages de son bouquin favori.»

«INVASION DE L’INTIMITÉ DES UTILISATEURS»
Mais malgré les intentions de l’artiste, Grindr ne semble pas beaucoup apprécier l’idée que ses utilisateurs soient exposés ainsi sur les murs: «Alors que Grindr soutient les arts, ce que fait Dries Verhoeven en leurrant les utilisateurs de Grindr sous de faux prétextes est un piège, a déclaré un porte-parole de l’application. C’est une invasion de l’intimité des utilisateurs et une question de sécurité potentielle. Nous encourageons les utilisateurs à signaler son profil avec la fonction signaler de l’application, pour que nous puissions entreprendre l’interdire. Ensemble nous allons travailler à éloigner ces utilisateurs de notre communauté.»

Car en effet, certains n’ont vraiment pas aimé la performance, notamment un Américain, Parker Tilghman, qui a raconté sa réaction quand il est tombé sur la cage en verre où l’artiste passe ses journées: «Je me rapproche et je comprends que c’est notre conversation Grindr qui est projetée sur le mur et devant tout Oranienstraße aux yeux de tout le monde. Mon nom, mes photos, toute la conversation privée publiquement exposée. Je suis furieux. Je n’ai jamais ressenti une telle colère avant. Je ne me considère pas comme quelqu’un de colérique ou d’impulsif, mais je me suis emporté. J’ai ouvert la remorque et je me suis jeté sur lui. Je l’ai frappé. J’ai crié. J’ai renversé une table. Je n’avais jamais rien fait de tel au cours de ma vie. On m’a mis dehors. J’ai marché pour retrouver mon calme et c’est là que j’ai vu que j’avais perdu ma casquette dans l’empoignade. J’y suis retourné pour la récupérer.

«Quelqu’un du projet m’a fait face et je lui ai hurlé dessus comme je n’ai jamais hurlé sur quelqu’un. Tout le monde s’est arrêté. À un moment ils ont commencé à applaudir. J’ai hurlé comment osez-vous, vous violez la vie des gens, vous vous moquez publiquement des gens et projetez des images et des mots sur un écran que tout le quartier d’un des coins les plus passants de Kreuzberg peut voir.

«Ce que vous faites est immoral. C’est un viol numérique. Vous êtes un violeur numérique. À aucun moment vous n’avez eu mon consentement ou ne m’avez fait part que vous alliez faire une telle chose. Vous ne pouvez pas exploiter les gens comme ça pour votre œuvre d’art pourri de hipster de merde berlinois.»

Face à la polémique, Dries Verhoeven a posté un long statut sur Facebook pour faire comprendre sa démarche: «Je regrette que des gens aient le sentiment qu’on ait enfreint leur intimité. Je trouve ce désaccord représentatif à un moment où nous, en tant qu’homosexuels, nous nous cachons à nouveau et choisissons d’exprimer nos sentiments sexuels dans l’anonymat (en apparence). Cet anonymat est, je crois, un mythe. Quiconque télécharge Grindr ou une application de ce genre peut voir des photos ou des profils. Dans l’accord avec Grindr, l’utilisateur accepte que ces informations soient visibles sans ce que l’on soit enregistré.»

Il rappelle que les photos d’utilisateurs avec qui il en entre en contact sont modifiées, et que leur nom est remplacé par un pseudonyme, de sorte que la probabilité pour qu’ils soient reconnus par un spectateur est tout à fait minime. Quelques changements ont finalement été apportées à la performance, de sorte que les personnes soient complètement méconnaissables et Dries Verhoeven a dû modifier son profil pour avertir que les hommes qui discuteront avec lui doivent accepter que le contenu de leurs échanges soient publiés.

FIN DE PARTIE POUR «WANNA PLAY?»
Face aux réactions de plus en plus vives, avec notamment un rassemblement de 200 personnes devant la cage de verre de l’artiste, la performance ne sera pas poursuivie jusqu’à son terme et a été interrompue dimanche 5 octobre dans l’après-midi. Plusieurs courriers ont été adressés à l’Hebbel Am Ufer (HAU), l’institution qui organisait l’exposition: «Vous avez dépassé les bornes. Vous soutenez un projet qui exploite les individus, qui les expose au regard du public sans qu’ils le veuillent, et exploite leur intimité pour votre propre profit. Vous n’avez pas honte?» s’est plaint Sean Barker, l’un des manifestants. Parker Tilghman, qui est par ailleurs aussi artiste, a de nouveau fait connaître son désarroi: «J’ai longtemps soutenu l’HAU. Cela me peine de dire que je ne remettrai plus les pieds dans un de leurs lieux vu le résultat de notre rencontre aujourd’hui. Le fait est que cette performance n’aurait pas dû être financée (…) Comprenez bien que je n’appelle pas à la censure. On m’a qualifié de nazi plusieurs fois cette semaine car je “critique l’art”. Je ne critique pas l’art. Je condamne des événements dangereux et illégaux qui se réclament de l’art.» Dries Verhoeven a quant à lui présenté ses excuses auprès de toutes les personnes qui ont été blessées par sa performance.

Photo Dries Verhoeven (Facebook)