Vincent GuillotDouarnenez, le 6 octobre 2014

Il y a un gros coup de vent cette nuit sur Douarn et les choucas ne peuvent pas dormir, comme moi. Ils vont de branches en branches cherchant un endroit à l’abri en piaillant et moi, je ne trouve pas de lieux où la haine de ce que je suis ne me poursuit pas.

Il y a quatre mois, encore, j’ai dû déménager car le vieux voisin me menaçait de me tuer avec son fusil car je ne suis qu’un travelo, un pd, une tapette et que je ne devrais pas vivre. J’ai porté plainte en vain, le procureur n’a pas retenu celle-ci.

À 50 ans, toute ma vie aura été haine, honte, insultes, cassage de gueule et viol au seul nom que mon corps Intersexe ne plait pas, que je ne devrais pas exister, que je suis unE monstre. Récemment, l’historienne Roudinesco, sur une radio publique, disait que comme pour les trisomiques, il fallait avorter les fœtus intersexués: La haine est partout, y compris chez les intellectuels.

Je sais qu’hier sous tes fenêtres passaient les haineux et qu’une nouvelle fois tu en as pris plein la gueule mon fils. Je sais que tu as pensé à ma famille qui pour une bonne part partage les vues de ces pèlerins d’une nouvelle ère. Peut-être a-t-elle défilé sous tes fenêtres?

Mais je sais aussi, mon fils que tu as de l’humour et que tu m’aime telLE que je suis, que je suis ta papa chérie ou ta chérie tout court et que malgré toute cette haine déferlante sous tes fenêtres, tu sais combien tu es un enfant de l’amour!

Ben oui, pas facile d’être le fils d’un monstre, d’un intersexe dont le corps ne correspondra jamais aux standards officiels de l’homme ou de la femme et surtout d’être le fils d’une personne qui ne souhaite pour rien au monde être autre chose que ce qu’elle est.
Cela tu l’as toujours perçu, ne serait-ce que parce que mon corps n’est pas comme les autres, malgré la folie des médecins qui voulaient le masculiniser et l’ont massacré.
Mais tu as toujours su aussi la force que donne la différence, cette ouverture aux autres, à la diversité, ce regard non conventionnel sur le monde qui est si riche.

Tu es beau mon fils, ouvert, intelligent et drôle, bien plus que nombre de tes cousins ou cousines et tu fais baver de jalousie leurs parents qui t’admirent sans se rendre compte que tu es le fruit de tout ce qu’ils abhorrent. Parfois, je ris sous cape quand ils te font tout ces compliments sur ton savoir-être, sur tes études avec ta thèse en mathématiques, sur ton humour, ton calme, enfin bref tout ce qui fait un bon fils de bonne famille.

J’ai aussi envie de le leur dire: Vous savez, ce neveu, ce cousin que vous admirez, que vous découvrez une fois adulte, c’est le fruit d’un travelo, trans’, pd, intersexe qui vit avec un homme trans’ et qui est né par PMA.

Et puis non, ils n’en valent pas la peine, eux qui se réclament du christianisme le plus radical et ont oublié leur sermon sur la montagne, leurs paroles d’amour et leur Thomas d’Aquin.

Ils sont riches, ils sont fiers de leurs origines françaises, de leur conservatisme mais ils sont tout rabougris, jaloux et haineux. Je ne dialoguerai pas avec eux car ils n’auraient en tête que de gâcher notre amour, notre famille ne leur en déplaise.

Je t’aime mon fils, ne change rien, reste tel que tu es et je te prie de m’excuser pour la peine que tu ressens quand tu entends ces éructations ineptes de personnes qui ont peur que le monde évolue et que le libre arbitre devienne la norme.

Car oui malgré tout, je me sens coupable de leur haine et je ne te souhaite jamais de vivre directement cette haine que j’ai ressentie dans ma chair, dans mon âme depuis que je suis arrivé au monde.

Protège-toi mon fils, ils sont dangereux tu sais et gardons pour nous cet amour si beau.
J’ai confiance en toi et je sais que l’éducation que je t’ai donnée t’a rendu fort, ouvert à la diversité, toute la diversité. Je sais que je suis un bon père et tu me le dis, malgré le fait qu’en tant que monstre, lors de la séparation d’avec ta mère, la juge m’ait interdit de te voir. Longue séparation de 13 ans, puis un jour tu m’as recontacté. Combien nous nous sommes manqué! Ils parlent du droit de l’enfant mais t’ont rendu malheureux pendant des années. Ils disent que nous ne pouvons pas être de bons parents et toi à 25 ans tu es un jeune homme bien dans ta peau qui réussit bien socialement.

J’aimerais te dire qu’avec le temps, les choses vont s’apaiser, mais je ne m’y risquerai pas, la haine étant un moteur puissant et un fond de commerce lucratif pour les politiques. J’aimerais te rassurer mon fils, mais je ne le peux pas et dans mon cœur c’est la tempête comme dehors où le vent hurle.

Papa.

Vincent Guillot, membre fondateur de l’Organisation internationale intersexe, doctorant en Sciences de l’Education.

Photos DR (Vincent Guillot) / Pedro Vezini