Christine Nicolas, présidente de Rainbow Brest, et Erwann Le Hô, ancien président du CGLBT de Rennes et désormais militant au Centre LGBT Côte d’Azur, sont à l’origine d’un manifeste signé par 48 organisations. Tou.te.s deux souhaitent réveiller le monde militant LGBT pour faire avancer l’égalité des droits.

D’où provient l’idée de ce manifeste? Est-il une réaction au mouvement porté par les homophobes et transphobes? 
Christine Nicolas: Au premier semestre 2014, après les violences entendues lors des débats sur le mariage pour tous, après cette gueule de bois, nous avons senti un certain réveil chez les forces LGBT. Des constats partagés, des volontés en commun. Celles de relever la tête, de refuser de retourner dans le placard où certain.e.s voudraient nous renvoyer et de déterminer de nouveaux moyens pour avancer et être audibles ensemble. C’est à la lecture de tribunes, d’éditos, d’articles de militant.e.s et avec beaucoup d’échanges entre moi et Erwann, au début, puis avec de nombreux/ses acteurs et actrices du mouvement associatif LGBT, que l’idée est venue d’écrire un texte, une base.

Erwann Le Hô: Nous ne nous situons pas en réponse à ces mouvements réactionnaires, de plus en plus proches de l’extrême droite, qui descendent dans la rue en stigmatisant les LGBT et leurs familles et en cherchant à monter les gens les uns contre les autres. Nous avons une réflexion de long terme et sereine qui vise à nous poser collectivement les questions suivantes: face à la montée et la puissance des idées obscurantistes, sommes-nous, nous, acteurs et actrices du mouvement LGBT, nous progressistes, assez structuré.e.s, assez solidaires, assez lisibles, assez fort.e.s pour promouvoir et faire gagner les valeurs d’égalité et de vivre ensemble en lesquelles nous croyons? Il s’agit, face à une gauche plutôt atone et à une droite tentée de revenir sur les droits acquis, de trouver de nouvelles façons de travailler ensemble et de «faire bloc».

Comment avez-vous contacté les organisations et les militant.e.s signataires?
ELH: Ce manifeste rassemble à ce jour 48 associations représentant la quasi-totalité des régions françaises. Ces associations œuvrent dans les grandes et les petites villes, dans des territoires péri-urbains ou ruraux. Elles luttent contre l’isolement, militent, organisent des événements conviviaux ou sont porteuses des Marches des Fiertés ou Pride de leur région, sont spécialisées dans la protection des jeunes LGBT, travaillent sur les droits des trans’ ou sur la santé… Ces 48 associations signataires, que nous remercions pour leur confiance et leur énergie, sont donc véritablement représentatives de la diversité de la sphère militante LGBT française. Il nous appartient maintenant collectivement de poursuivre et d’amplifier la démarche pour rassembler encore d’autres organisations autour de ce manifeste LGBT.

CN: Nous sommes deux militant.e.s de terrain, investi.e.s depuis de nombreuses années. Beaucoup de réflexions nous ont amené.e.s à mener le manifeste de cette manière. Nos analyses, nos partages avec les autres militant.e.s, la dynamique et la cohérence avec le contexte… Chaque acteur/trice du mouvement LGBT a sa place à prendre dans ce manifeste et sa publication ce jour ne vient pas mettre un terme à son nombre de signataires. C’est un point de départ.

Vous écrivez: «Le militantisme LGBT doit savoir évoluer dans ses formes». Est-ce considérer qu’il est suranné? Quelles formes doit prendre le nouveau militantisme?
CN: Il ne nous appartient pas de venir juger un mouvement aussi large, riche et complexe. Il serait bien prétentieux de notre part de répondre aussi simplement à votre question! Chaque signataire a été contacté.e directement par moi ou par Erwann et un échange sur le constat, le fond, la forme et l’avenir a été engagé. Ce texte est une véritable construction collective, nourri par des militants et des militantes enthousiastes, courageux/ses qui sont tous les jours confronté.e.s aux réalités. Notre démarche est une pierre de plus à l’édifice portée par chaque acteur/trice du mouvement dont notre société bénéficie.

ELH: Nous déplorons aujourd’hui l’attitude du gouvernement, mais nous estimons que la loi ouvrant le mariage et l’adoption à tous les couples est une grande loi positive. Cette loi vient clore une période, ouvre de nouvelles pages et inscrit de nouveaux combats à l’ordre du jour. Des militant.e.s sont parti.e.s, d’autres sont arrivé.e.s, l’homophobie et la transphobie connaissent une croissance exponentielle… Les associations de terrain ont vécu les choses comme cela. Quand l’époque change, les combat changent. Et les formes de militantisme doivent pouvoir aussi évoluer et s’adapter pour être plus efficaces et porter au mieux les combats. Nous n’avons, nous, pas de solution clé en main, mais nous voulons contribuer modestement à faire avancer la réflexion. L’Inter-LGBT est informée de notre démarche. La Fédération LGBT a fait le choix de la soutenir et de s’en emparer. Ce sont de bonnes nouvelles et de belles avancées. Nous trouverons les solutions et les outils ensemble, grâce à notre intelligence collective.

Vous indiquez également vouloir travailler avec les parlementaires. Avez-vous déjà une liste de député.e.s et de sénateurs/trices avec qui collaborer?
CN: Ces questions de société concernent toute la société et pas uniquement les communautés LGBT. Lors de leurs universités respectives cet été, EELV et le PS ont mis au programme des ateliers sur le genre et le mariage pour tous animés par des responsables associatifs et des sociologues renommé.e.s. Ils travaillent par conséquent déjà avec certain.e.s interlocuteurs/trices. Les politiques sont des acteurs du mouvement et le mouvement LGBT doit être en première ligne pour les orienter et les aider à prendre des initiatives. Inscrire des choses à l’agenda parlementaire sera difficile, mais nous voulons y croire.

Au-delà du manifeste, prévoyez-vous de former une organisation qui rallierait les forces militantes pour, à terme, s’imposer sur la scène nationale et mener d’autres actions?
ELH: La publication de ce manifeste LGBT est une première pierre. Nous souhaitons, avec humilité, favoriser le passage à une phase opérationnelle et permettre ainsi au mouvement d’avancer pour évoluer. Je pense effectivement qu’il sera nécessaire à un moment que les gens, que les organisations convergent et se rencontrent physiquement pour préparer la suite. Nous appelons donc les associations et les fédérations à continuer à rejoindre ce manifeste LGBT, à s’en emparer, à l’enrichir pour se rassembler. Le moment, plus que jamais, est venu.

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Parmi les signataires, on retrouve des associations de tailles diverses. Yagg a demandé aux Bascos et à la LGP Lyon d’expliquer les raisons pour lesquelles elles ont adhéré au manifeste. «Les auteur.e.s du manifeste ont émis au niveau national ce que chacun.e pensait localement, explique Edwige Marty, présidente de la LGP Lyon. Le mariage et l’adoption, c’est bien. Il n’empêche qu’on n’a pas tout: la situation des familles homoparentales demeure complexe et rien n’a été fait concernant les droits des trans’. Il y a encore des choses à obtenir: la frilosité du gouvernement, ça suffit! On a prouvé que l’on pouvait faire de grosses marches en région avant de se réunir à Paris, on peut donc mobiliser. Nous pouvons tou.te.s travailler ensemble car nous avons les mêmes revendications, quel que soit le territoire d’action: la lutte contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre, le soutien aux victimes de ces discriminations et la lutte contre le VIH et les hépatites. Plusieurs associations sont déjà rattachées à la Fédération LGBT ou à la Coordination Interpride France et le travail est le même, d’une région à une autre.»

Le président des Bascos Beñat Gachen voit là une façon de s’adapter à «l’entrée dans une nouvelle séquence». «On veut entrer dans un processus de convergence, explique-t-il. En face, on a une force structurée contre l’égalité, ce qui interpelle nos petites associations sur la nécessité de se rencontrer. Il faut rebattre les cartes et agir de façon patiente et avec humilité. Au lieu de se concurrencer, il nous faut développer une méthode de partage et de mutualisation. On peut s’appuyer sur le fait qu’on a déjà réussi à développer des réseaux de forces progressistes.»