JS par SDDimanche, des gens qui ne nous aiment pas sans même nous connaître descendront dans la rue crier leur haine de ce que nous sommes, de ce que nous représentons. Je ne veux plus vivre ces moments, je ne veux plus ressentir cette douleur, cette agression. Je ne serai pas à Paris ce week-end.

Pour ne pas me dire que je fuis, parce que ce n’est pas mon style, je préfère penser que je pars en week-end de noces. Cet été, j’ai épousé l’amour de ma vie. Le jour du 20e anniversaire de notre rencontre. La journée fut magnifique, la cérémonie parfaite, les invité.e.s sublimes, forcément sublimes. Avec celui de la naissance de ma fille, ce fut le plus beau jour de ma vie. Et c’est ça que je veux garder en tête. C’est ça, la vraie vie. Cette journée, les 20 ans qui l’ont précédée, ce que nous partageons toujours depuis et partagerons encore.

Nous sommes tou.te.s à cran en ce moment, cela se voit dans les commentaires sur ce site ou sur les réseaux sociaux, les étincelles se multiplient, la patience et l’écoute se sont mises en veille. Nous appréhendons. Même si les défilés du 5 octobre rassemblent moins que ceux organisés avant l’adoption de la loi ouvrant le mariage – ce dont je doute de toute façon –, le mal est fait. Mon cœur s’affole dès qu’une tâche rose sur un autocollant ou une affiche dans la rue capte mon regard. Un rassemblement devant une église me met mal à l’aise – et pourtant je sais bien que tou.te.s les catholiques ne sont pas d’accord avec la «Manif pour tous», mais c’est devenu un réflexe, je me méfie, ma carapace se met en place au cas où.

Vous avez dit traumatisme? Je comprends l’action d’un Nathan, qui ne supporte plus la haine homophobe de personnes qui ne se rendent même pas compte qu’elles diffusent cette haine.

Lorsque l’on n’en est pas la cible, directe ou indirecte, les messages de la «Manif pour tous» et des autres mouvements qui suivent sa ligne paraissent un peu exagérés mais pas méchants. C’est en tout cas ce que semblent penser la plupart des hétéros qui ressentent peut-être une certaine lassitude à ce que le sujet soit encore sur le tapis, mais pas la violence que cela engendre. Et pourtant.

J’adorerais entendre Christiane Taubira, que ces gens détestent déjà, les remettre à leur place. Nous ressortir quelques-unes des belles paroles sur nos familles qu’elle a prononcées au Parlement, quelques moments de grâce dans ces débats pourris. Mais point de Taubira, c’est Manuel Valls qui prend la parole dans La Croix (La Croix!) pour réaffirmer une interdiction, celle de la GPA, qui n’a jamais été remise en cause par le gouvernement. Merci Manuel, ça nous manquait.

Dans toute crise, il faut un bouc émissaire. Aujourd’hui, et depuis deux ans, c’est nous.

La réplique se focalise sur la famille et sur l’amour parce que ce sont des concepts simples et consensuels, mais l’attaque va bien au-delà. Ce ne sont pas nos mariages, ce ne sont pas nos familles qui dérangent fondamentalement «Ludo» de la Rochère et ses comparses. Ce sont nos identités. Nous. Nos définitions de ce que sont et de ce que peuvent être une femme ou un homme. La possibilité que certaine.s ne se sentent ni femme ni homme, ou les deux en même temps. Notre rejet des stéréotypes. L’idée que le genre ne soit pas biologique mais construit. La transidentité. Parce que, ne nous voilons pas la face, si les LGB ont le sentiment de s’en prendre plein la figure encore et toujours, l’impression est multipliée par cent, par mille pour les T et les I, qui voient leur existence niée et leurs espoirs d’une loi simplifiant le changement d’état civil disparaitre en silence (rendez-vous le 18 octobre).

Parce qu’on ne peut pas vivre dans la colère perpétuelle, parce que je refuse que des gens que je ne connais pas aient ce poids dans ma vie, je m’offre ce week-end une parenthèse de calme. Histoire de relativiser. De me souvenir de ce qu’est vraiment la vie, celle que je vis, pas celle que l’on m’impose. De ce qui est important. Histoire, aussi, de reprendre des forces. Parce que le combat est loin d’être terminé. Mais que j’y crois toujours.

Photos Sébastien Dolidon (portrait) / Capture