France, Société | 02.10.2014 - 17 h 14 | 1 COMMENTAIRES
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Perturber une distribution de tracts de la «Manif pour tous»: militantisme ou violence?

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Le tribunal de proximité a examiné l'affaire ce jeudi 2 octobre et rendra son délibéré le 27 novembre.

Le tribunal de proximité de Paris a vu ce jeudi 2 octobre deux bénévoles de la «Manif pour tous» et deux militants pro-LGBT s'opposer: les premières ont porté plainte contre les seconds pour violence volontaire sans ITT. Elles leur reprochent d'avoir perturbé la distribution de tracts qu'elles effectuaient en vue du défilé prévu le 24 mars 2013. Si le délibéré sera rendu le 27 novembre prochain, l'audience fut l'occasion pour chacun des deux camps d'exposer ses arguments.

«INTIMIDATION»
Les deux plaintes ont été présentées séparément. La première concerne Nathan (photo). Ce salarié de Aides, soutenu par son employeur et l'Inter-LGBT, a été défendu par Me Tewfik Bouzenoune. L'avocat a rappelé qu'au moment où les faits reprochés ont eu lieu, le Printemps français apparaissait régulièrement dans les médias. «On a dit aux homosexuel.le.s en couple, célibataires, parents d'enfants, qu'ils/elles n'avaient pas le droit à l'égalité à cause de leur orientation sexuelle, a-t-il indiqué. Dans les tracts, on pouvait lire qu'il faut refuser le mariage des couples de même sexe pour préserver la société et l'humanité comme si les homosexuel.le.s étaient des menaces! Les idées véhiculées par la “Manif pour tous” ne sont pas anodines. Des personnes ont été blessées, heurtées, touchées.»

Mais selon les bénévoles du mouvement homophobe, la violence provenait des militant.e.s pro-LGBT qui ont perturbé la distribution. L'avocat Henri de Beauregard, qui a défendu d'autres militant.e.s “Manif pour tous” mais aussi le maire d'Arcangues, a cité le procès-verbal dressé par la police et faisant état «d'une troupe d'individus vociférants et s'en prenant violemment» aux personnes qui distribuaient des tracts. Nathan est accusé d'avoir «pris les tracts de force» tout en utilisant «l'intimidation et la violence psychologique» pour parvenir à ses fins. Avec les autres militant.e.s, il a crié «Homophobes!», ce qui relèverait de «l'injure publique».

«ANTI-DÉMOCRATISME VIOLENT»
«C'est une scène de violence, avec une volonté de faire peur, d'inquiéter, a poursuivi l'avocat. Perturber une distribution de tracts parce que le message ne vous convient pas, c'est s'ériger en juge, ce que la démocratie ne peut accepter. On vous fait peur pour que vous n'appeliez plus à manifester, c'est de l'anti-démocratisme violent.» Décrit comme un «avocat pour tous» par Famille Chrétienne, Me Henri de Beauregard a par ailleurs cité Yagg pour affirmer que Me Tewfik Bouzenoune et Nathan avaient voulu faire de l'audience «une manifestation de soutien».

Des allégations qu'il a formulées en soulignant que plusieurs militant.e.s accompagnaient Nathan et Camille*, la personne mise en cause dans la deuxième plainte, tandis que les deux bénévoles de la “Manif pour tous” étaient seules avec lui. Celles-ci ont appuyé le trait en affirmant qu'au moment des faits, elles n'étaient que deux face à cinq ou six personnes qui les encerclaient et qui ont «surgi» par surprise. «Elles étaient quatre ou cinq», a corrigé Nathan, ce que l'une des deux bénévoles a fini par admettre en précisant qu'au moment où la confrontation entre les deux groupes a eu lieu, «deux bénévoles ont disparu», les laissant seules. Toutes deux réclament chacune 1000 euros au titre du préjudice moral et 1500 euros pour les frais de procédure.

«PAS LA MOINDRE HOMOPHOBIE»
La deuxième plaignante a mis en avant le fait que Camille lui a marché sur le pied avant d'essayer de lui prendre les tracts des mains, sans succès. Elle s'est aussi dite «blessée» qu'on la qualifie «d'homophobe». «Comment voulez-vous qu'elle ne soit pas blessée?, s'est emporté Henri de Beauregard. Il n'y a pas la moindre homophobie dans ce tract!»

tract 24 mars

À la barre, Camille a rappelé qu'en 2013, les agressions homophobes ont été en hausse et que la «violence psychologique et morale» mise en œuvre dans les tracts est en soi blessante: «Je comprends qu'on puisse être choqué.e d'être traité.e d'homophobe, mais c'est quand même moins grave que “sale pédé”», a-t-on pu l'entendre commenter.

À LA BARRE, LA «DANSE DU CLOCHE-PIED»
Côté pro-LGBT, on a insisté sur l'idée que cette action était avant tout une réponse militante. «On ne voulait pas être violent.e.s, a répété Nathan à la barre. C'était une action folle, un peu caricaturale. On avait des capes roses à paillettes pour montrer qu'on n'a pas d'agressivité.» Et pour prouver sa bonne foi, il n'a pas hésité à reproduire devant le tribunal la «danse du cloche-pied» qu'il avait effectuée devant les bénévoles de la «Manif pour tous». «C'est une action militante bon enfant, a fait valoir son avocat qui a plaidé la relaxe. L'échange a été virulent, mais il ne saurait constituer une violence. C'était un instant de cristallisation du débat.» Les aspirations non-violentes de Nathan ont été mises en lumière par le fait qu'il a ensuite rendu les tracts à leur détentrice et qu'il a discuté avec elle pour lui expliquer en quoi le message qu'elle véhiculait était homophobe.

Qu'il se soit emparé des tracts constitue malgré tout «un fait de violence rentrant dans la qualification de violence volontaire, a considéré l'officier du ministère public. Mais il faut le replacer dans son contexte. Les deux camps ont l'air respectueux, mais on peut comprendre qu'il y ait de la passion de part et d'autre.» Préférant parler de la «prise» des tracts par Nathan plutôt que «d'arrachage», il a demandé le concernant une «peine symbolique» sans préciser de montant: «Je m'en remets à votre sagesse», a-t-il dit à la présidente du tribunal. Il a par ailleurs requis la relaxe au sujet de Camille qui n'a que «tenté» de s'emparer des tracts que tenait la deuxième plaignante.

Me Tewfik Bouzenoune a mis en garde contre une condamnation qui permettrait à la «Manif pour tous» de se prévaloir du statut de victime lors de son défilé prévu ce dimanche 5 octobre. C'est peut-être pour échapper à cette temporalité que la présidente du tribunal de proximité a décidé de rendre sa décision sur les deux affaires dans un peu moins de deux mois alors qu'il suffit d'ordinaire d'un court laps de temps pour qu'une juridiction de proximité statue sur un dossier.

*Le prénom a été modifié.

Photo Yagg

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