Cela fait cinquante ans cette année que le drame enchanté créé par Jacques Demy, Les Parapluies de Cherbourg, l’histoire d’un couple (Geneviève et Guy) brisé par la guerre d’Algérie et les conventions sociales, émeut et enchante des générations de spectateurs/trices. Un film entièrement chanté, un pari fou mais réussi puisqu’il obtint la Palme d’Or à Cannes en 1964. Les Parapluies de Cherbourg, c’est un univers à part entière, avec sa palette de couleurs incroyable, qui a influencé de très nombreux cinéastes, notamment lesbiennes et gays (Ozon, Téchiné, Ducastel et Martineau, Sciamma, entre autres).

C’est dire si la proposition du Châtelet, une version symphonique pour le cinquantenaire de l’œuvre, était attendue avec une certaine excitation, mêlée d’appréhension. Ce que nous avons vu mardi soir au Châtelet est une très belle réussite. La création du Châtelet ne ressemble pas au film, tout en lui restant très fidèle.

Il y a d’abord l’émotion d’entendre – et de voir – les 80 musicien.ne.s (qui sont sur scène) dirigé.e.s par celui qui a composé la musique, Michel Legrand, complice de Demy sur plusieurs films (Lola, Les Demoiselles de Rochefort, Peau d’Âne…). La partition, grâce  à l’Orchestre national d’Ile-de-France, dévoile toute sa beauté et sa puissance évocatrice. On pourrait presque fermer les yeux et laisser l’histoire se dérouler dans notre tête. Mais on aurait tort. Une des belles trouvailles de ce spectacle, mis en espace par Vincent Vittoz, est d’avoir fait appel à Sempé, dont les dessins empreints d’une certaine nostalgie accompagnent fort bien le récit.

Lorsqu’on dit Parapluies de Cherbourg, on pense évidemment à Catherine Deneuve qui y incarnait le rôle de Geneviève. Marie Oppert, qu’on avait pu entendre dans The Sound of Music, au Châtelet, en 2010 et 2011, est le nouveau visage et la nouvelle voix de Geneviève, personnage à la fois déterminé et fragile. Elle est toujours juste, d’abord légère et insouciante, puis empreinte de gravité lors de la séparation (mémorable scène de l’adieu) et de son mariage «forcé». Parce qu’elle chante le rôle (Deneuve était doublée), elle y apporte une sensibilité nouvelle. À ses côtés, l’immense Natalie Dessay est pétillante et touchante dans le rôle de sa mère, Madame Emery. Une femme délaissée par son mari, qui élève seule sa fille et gère son magasin de parapluies non sans difficulté. Elle est séduite par le charme de Roland Cassard (Laurent Naouri), un diamantaire qui lui offre une belle somme d’argent pour un collier (Demy était fan de Madame De de Max Ophüls). Mais lui n’a d’yeux que pour Geneviève.

Oui, il y a dans Les Parapluies de Cherbourg un côté fleur bleue revendiqué, des touches de mélodrame, des émotions et des couleurs primaires. Certain.e.s ont pu y voir une critique virulente de la guerre d’Algérie mais aussi un portrait fidèle d’une société encore dominée par les hommes. Les aficionados ont chacun.e un point de vue particulier sur ce film. Pour leur plus grand plaisir, la création du Châtelet ajoute un nouvel imaginaire, dans lequel la musique a la part belle, à ce film culte.

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Les Parapluies de Cherbourg, au Théâtre du Châtelet

Photo Xavier Héraud