Ciné, Opinions & Débats | 09.09.2014 - 12 h 36 | 0 COMMENTAIRES
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«Queer Palm: Les propos de Xavier Dolan sont consternants», par Romain Vallet

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Dans «Télérama», le réalisateur québécois affirme que la Queer Palm et les autres prix LGBT le «dégoûtent». Le rédacteur en chef du mensuel lyonnais «Hétéroclite» lui répond.

Consternants. C’est le seul terme qui vient à l’esprit pour qualifier les propos tenus par Xavier Dolan dans l’interview qu’il a donnée, en pleine promo de son film Mommy (qui sortira le 8 octobre en France), à l’hebdomadaire Télérama (n°3373, 3 septembre 2014).

Télérama: Vous avez quand même écopé d’un étiquetage de cinéaste gay… Et obtenu la Queer Palm, à Cannes, pour Laurence Anyways.
Xavier Dolan: Que de tels prix existent me dégoûte. Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghetoïssantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gays sont des films gays? On divise avec ces catégories. On fragmente le monde en petites communautés étanches. La Queer Palm, je ne suis pas allé la chercher. Ils veulent toujours me la remettre. Jamais! L’homosexualité, il peut y en avoir dans mes films comme il peut ne pas en avoir.

Passons sur la grossièreté évidente qu’il y a à cracher ainsi à la figure de gens qui vous ont remis un prix, qui vous ont soutenu, qui aiment et défendent votre cinéma… Ce qui choque, avant tout, c’est l’emploi du verbe «dégoûter» appliqué par un cinéaste ouvertement gay à un prix LGBT. Est-il vraiment nécessaire de reprendre ainsi le vocabulaire des pires homophobes? Qu’est-ce, au juste, qui justifierait une répulsion aussi viscérale?

On ne le saura pas, puisque les explications données par Dolan ne tiennent pas debout. Personne, ni Franck Finance-Madureira, le créateur de la Queer Palm, ni ceux des autres prix de cinéma LGBT, n’a jamais, à ma connaissance, prétendu qu’un film tourné par un gay était forcément un film gay. Le Guépard de Visconti n’est pas un film gay, bien que son réalisateur ait été homosexuel. Mort à Venise du même Visconti est un film gay. Pride, le dernier lauréat de la Queer Palm, est un film gay bien que son réalisateur Matthew Warchus soit hétéro. Ce n’est pas l’orientation sexuelle du réalisateur qui détermine si un film est gay ou non, c’est son contenu et ce qu’il raconte. Ce n’est quand même pas bien compliqué à comprendre. Et comme Dolan est loin d’être idiot, sa justification est certainement à mettre sur le compte de la mauvaise foi plus que sur celui de la bêtise.

«L’homosexualité, il peut y en avoir dans mes films comme il peut ne pas y en avoir», argumente-t-il plus loin. Le fait est qu’il y en a. Xavier Dolan a réalisé à ce jour cinq longs-métrages. Trois ont pour personnage principal un gay, un autre a pour héroïne centrale une femme trans'. Peut-on vraiment dire que l’étiquette de cinéaste LGBT qui lui colle à la peau est injustifiée?

ACCUSATION DE «GHETTOÏSATION»
Mais le plus grave, c’est l’accusation de «ghettoïsation», de «segmentation» portée contre un prix qui, comme tous les prix de cinéma LGBT du monde, vise à rendre visible et à offrir une caisse de résonance médiatique à des œuvres qui continuent d’effrayer les producteurs et les distributeurs, persuadés – comme Dolan – qu’une étiquette «gay», «lesbienne» ou «trans'» contribuera à éloigner le grand public. Ce procès en «communautarisme», antienne fréquente dans la bouche de Christine Boutin et de ses ami.e.s, trouve un écho encore plus fort lorsqu’il est intenté par un cinéaste ouvertement gay.

Ces propos n’insultent pas seulement la Queer Palm. Ils sont aussi bien évidemment une injure à tous les autres prix LGBT remis par des festivals de cinéma dans le monde: les Teddy Awards de la Berlinale, les Queer Lions de la Mostra de Venise, etc. Mais ils vont bien au-delà. Ils constituent aussi une remise en cause du principe même de tous les festivals de films LGBT du monde, qui ont permis de faire connaître tant d’œuvres qui ne bénéficiaient pas de l’écho médiatique de celles de Dolan. Pire: ils sont une arme de guerre contre tout ce qui revendique une identité gay, ou lesbienne, ou trans', ou bi. Un média gay, un bar gay, une association gay… s’inscrivent ainsi, si l’on suit la logique dolanienne, dans une démarche «ghettoïsante», «ostracisante», qui diviserait et fragmenterait le monde en petites communautés étanches… En est-on encore là, en 2014, sérieusement? Xavier Dolan ne sent-il pas, quand il prononce ces mots, l’immense régression qu’il nous propose? Ce n’est pas parce qu’il n’a que 25 ans qu’il a le droit d’ignorer l’histoire de la lutte pour les droits LGBT et le moteur essentiel que la visibilité a été pour celle-ci. Et la première étape de cette visibilité, c’est de nommer les choses, pas de se cacher derrière son petit doigt.

En lisant ces lignes, on a la pénible impression de voir Dolan se coucher servilement devant les injonctions normatives d’une société prompte à dégainer l’accusation de communautarisme face à toute forme de visibilité de tout ce qui n’est pas blanc, mâle, hétérosexuel et cisgenre. Il fait ainsi sienne la pire des rhétoriques, celle qui accuse en permanence les minorités de se replier sur elles-mêmes ou de se complaire dans un «ghetto», mais ne remet jamais en cause l’entre-soi des véritables lieux de pouvoir (économique, politique, culturel, symbolique…). Si Mommy avait remporté la Palme d’Or à Cannes en mai dernier, Dolan aurait-il refusé ce prix au prétexte qu’il n’a été remis qu’à des hommes (à l’exception de Jane Campion), pour la plupart blancs, occidentaux et hétérosexuels? Aurait-il dénoncé une récompense «ghettoïsante», «ostracisante», qui «fragmente le monde en petites communautés étanches» et laisse de côté la moitié de l’Humanité? Je ne le pense pas.

COUP DE POIGNARD
Ce coup de poignard est d’autant plus cruel que, jusqu’à présent, Dolan n’avait pas eu à se plaindre de cette étiquette de «réalisateur gay», qui l’a plus servi que desservi. La presse gay l’a soutenu dès son premier film et continue à suivre de très près son travail: Têtu l’a longuement interviewé il y a quelques mois, Yagg l’a convié à l’avant-première parisienne des Amours imaginaires (invitation qu’il a honorée) et a présenté deux autres de ses films (Laurence Anyways et Tom à la ferme) devant un public large et mélangé… Les spectateurs gays se sont rués sur ses films et ont grandement contribué à répandre l’idée qu’il était le cinéaste le plus doué de sa génération. Ce qui ne l’a pas empêché d’accéder à une reconnaissance beaucoup plus large, d’avoir les honneurs des médias culturels mainstream, d’être invité au festival de Cannes, etc. Ses propos nous ramènent à une époque où, pour un créateur, revendiquer l’étiquette gay et accéder au grand public étaient antithétiques, alors même qu’il est la preuve vivante que ces temps sont révolus. Mais aujourd’hui qu’il joue dans la cour des grands, qu’il vise la Palme d’Or (qu’il a ratée de peu cette année mais qu’il finira tôt ou tard par décrocher), c’est comme s’il reniait ceux qui ont pourtant été à la base de son succès. Il ne veut plus être associé à un cinéma gay, parce qu’il n’en a plus besoin. Tant mieux pour lui. Mais qu’il comprenne au moins qu’un prix comme la Queer Palm peut apporter un coup de projecteur non négligeable à des œuvres qui n’ont pas la chance d’accéder à la notoriété de ses propres films.

Romain Vallet, rédacteur en chef d'Hétéroclite
Les intertitres sont de la rédaction.

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