Dans une volonté de préserver l’équilibre dans le débat sur l’ouverture du mariage, la Broadcasting Authority of Ireland (BAI) – l’équivalent du CSA en France – a finalement envenimé la situation. Dans une décision rendue le 14 août, l’institution a sanctionné une émission de radio où l’on a présenté favorablement le mariage des couples de même sexe sans donner la parole à une personne au point de vue opposé. L’émission animée par Derek Mooney aurait méconnu le principe d’équilibre alors que doit prochainement avoir lieu un référendum sur l’ouverture du mariage.

«J’ESPÈRE QUE VOUS POURREZ VOUS MARIER»
L’émission avait été diffusée en janvier sur la radio publique RTÉ Radio One. Derek Mooney y donnait la parole à Michael Murphy, une des premières personnes à avoir signé un partenariat civil, et à Tiernan Brady du Gay and Lesbian Equality Network. Au cours de sa discussion avec les deux hommes, le présentateur a fini par déclarer: «J’espère que vous pourrez vous marier». Des mots qui ont fortement déplu à Donal O’Sullivan–Latchford, membre de la très catholique Family and Media Association.

Celui-ci a porté plainte auprès de la BAI contre l’émission en expliquant que dans la mesure où un référendum doit avoir lieu sur le mariage, la station et l’animateur auraient violé le principe de neutralité. Malgré les arguments de la station soulignant qu’il ne s’agissait pas là d’un débat mais d’un témoignage et qu’aucune date n’a encore été annoncée pour le référendum, la BAI l’a sanctionnée et a pris position en faveur du plaignant. Désormais, s’il n’y a personne pour contredire les personnes favorables à l’ouverture du mariage, la personne qui anime devra présenter une autre opinion pour s’assurer que l’équilibre des points de vue soit respecté.

ATTEINTE À LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
Cette décision de la BAI est «inquiétante» aux yeux de Tiernan Brady car elle remet en question la liberté d’expression des personnes homosexuelles, a-t-il jugé dans une tribune publiée dans The Journal: «Les lesbiennes et les gays auront-ils/elles la possibilité de parler de leur vécu et de leurs aspirations en tant que citoyen.ne.s irlandais.es sur les ondes, ou de leurs histoires d’amour et d’engagement, sans qu’il devienne obligatoire qu’on les contredise directement? C’est une attaque inacceptable contre la dignité individuelle.» Allant jusqu’au bout de cette logique, il a demandé à la BAI s’il faudra désormais que les journaux papier revoient leur mise en page pour que les personnes aux points de vue opposés s’expriment sur la même page.

Sur son compte Twitter, le journaliste de l’Irish Times Finan O’Toole partage ce point de vue:

«La décision de la BAI clarifie les choses: un couple homo, c’est un “sujet” politique, un couple hétéro, c’est juste un couple.»

Le Syndicat national des journalistes a également interpellé la BAI en faisant remarquer qu’une telle décision a d’importantes implications sur de nombreux autres sujets, d’autant plus qu’il était jusqu’ici recommandé de respecter une période de neutralité d’un an avant une élection ou un référendum. La date de la consultation sur l’ouverture du mariage n’ayant pas encore été annoncée, les responsables de l’émission diffusée le 20 janvier 2014 ne pouvaient même pas songer qu’elle porterait atteinte aux recommandations de la BAI. Celle-ci a rétorqué que l’obligation d’équilibre n’est pas limitée aux périodes électorales, rapporte l’Irish Examiner.

Sur les réseaux sociaux, la décision de la BAI a été fustigée avec véhémence et ironie. La drag-queen Panti Bliss, dont le discours contre l’homophobie a fait progresser le débat, a adressé quelques tweets bien sentis à l’organisation:

«Désormais, je tweeterai en tandem avec anti-Panti qui, pour respecter l’équilibre, contredira tout ce que je posterai.»

«J’ai dit à un animateur radio que je voulais un scone. Il a répondu: “J’espère que vous en aurez un”, mais heureusement une autre personne a dit qu’elle n’aimait pas les scones. Ouf!»

Un site satirique comparable au Gorafi a même donné la parole à une homophobe fictive (mais si ressemblante): «J’écoutais la radio et lorsque j’ai entendu ce couple parler de son bonheur, ça m’a fait vomir. Je veux dire que j’ai dégueulé mon déjeuner. Et mon plus jeune, Eamon, n’a que 9 mois, mais je peux vous dire qu’il commençait déjà à être plus homosexuel en écoutant la radio, c’est terrifiant.» Malgré le ridicule, la BAI n’entend pas faire marche arrière et continue à défendre sa décision, réaffirmant que les médias «ne doivent pas faire entendre une opinion en particulier» comme l’a indiqué le professeur Colum Kenny à l’Irish Times.

UNE INSTITUTION QUI PERPÉTUE LES LGBT-PHOBIES
Cette décision pourrait avoir un bon côté, estime le journaliste et écrivain gay Brian Finnegan dans une tribune: «Je suis désormais libre de me plaindre auprès de la BAI si j’entends ou vois quelqu’un avoir des propos négatifs sur le mariage des couples de même sexe sans qu’une autre personne soit là pour dire pourquoi le mariage doit être ouvert. Je suis libre de porter plainte quand quelqu’un se prononce pour maintenir l’interdiction du don de sang, sans que personne réponde que cela discrimine de façon injuste les gays et les bisexuels.»

Il ne manque pas de rappeler que ce même 14 août, la BAI a rejeté plusieurs plaintes. Dans l’une d’elles, des personnes s’indignaient de la façon dont les trans’ sont dépeint.e.s dans une sitcom. La BAI a écarté la plainte au motif que le programme en question «n’a rien de subtil et traite de façon caricaturale les personnages». Dans une autre plainte, il a été question d’une émission de radio libre où un auditeur a évoqué le fait que les hommes bis n’ont pas le droit de donner leur sang. L’animateur lui a répondu: «Cessez d’évoquer les bisexuels, les trisexuels et les sexuels de toutes sortes. Restons-en aux faits.» L’auditeur a porté plainte auprès de la BAI, mais celle-ci n’a pas vu le moindre problème dans les déclarations de l’animateur.

Photo Ihourahane