Invité à réagir sur le récent coming-out du nageur australien Ian Thorpe, plusieurs années après la fin de sa carrière, Louis-Frédéric Doyez, directeur général de la Fédération française de natation (FFN), a donné une réponse pour le moins frileuse. La question et sa réponse ont inspiré au sociologue Philippe Liotard un règlement sportif fictif, qui s’appliquerait à tou.te.s.

«POUR EN FINIR AVEC L’INTIMITÉ – RÈGLEMENT SPORTIF FICTION», PAR PHILIPPE LIOTARD

Extrait de l'interview de Louis-Frédéric Doyez par Sport & Société

Extrait de l’interview de Louis-Frédéric Doyez par Sport & Société

Suite à la révélation par Ian Thorpe de son homosexualité et afin que le sport reste un lieu de respect de la différence ne produisant aucune discrimination selon l’orientation sexuelle de ses pratiquant.e.s, de ses entraîneurs/euses, de ses arbitres, de ses dirigeant.e.s ou de ses supporteurs/euses, et compte tenu du fait que «l’orientation sexuelle des individus relève de l’ordre intime» et afin que «cet intime soit davantage préservé et respecté»,

le règlement suivant s’applique à toute association ou entreprise sportive:

• Il est interdit dans toute enceinte sportive et pour tous les sports (conformément au droit public) de proférer des insultes utilisant des termes dégradants liés à l’identité sexuelle d’une personne ou à sa sexualité réelle ou supposée (à titre d’exemple des termes comme «pédé», «salope», «gouine», «pute», «enculé», «suceuse»… sont proscrits y compris à l’égard des arbitres ou des adversaires). De même, des formulations qui viseraient à rendre publique une réalité anatomique intime (comme «petite bite») sont déclarées illicites.

• Aucune injonction à montrer «qu’on n’est pas des pédés» ne sera dorénavant utilisée pour exhorter des hommes sportifs (plus ou moins jeunes) à se montrer compétitifs (de manière individuelle ou collective). Plus aucune suspicion sur la sexualité des sportives se livrant à des sports de tradition masculine ne sera formulée, même «pour rire» (sauf dans le cadre de l’application du dernier alinéa de ce règlement).

• Il est désormais interdit de faire publiquement référence à sa vie sentimentale ou sexuelle et, subséquemment, à sa vie familiale, que ce soit à l’occasion d’une compétition ou d’un entraînement, d’un déplacement ou d’une manifestation liée au sport (cela suppose de taire ses sentiments, ses pratiques sexuelles, ses aventures y compris «au sein de la “tribu”»).

• Lors d’une interview, il est donc également interdit d’invoquer spontanément ou de répondre à des questions y faisant référence. Des remarques jusque là banales comme «je dédie cette victoire à mon épouse, mon mari…» sont dorénavant considérées comme illicites.

• A contrario, toute personne pratiquant un sport devra tout faire pour cacher ce qui relève de son orientation sexuelle, en évitant notamment d’inviter dans l’enceinte sportive ou lors de réunion para-sportives (soirées, vie du club, etc.) la personne avec qui elle est en couple le cas échéant. De même, elle devra être attentive à ne jamais mentionner l’existence d’enfants ou de problématique y afférant (procréation, adoption, scolarité, oreillons) ou toute autre indice de son orientation sexuelle.

• Enfin, l’usage des médias sociaux pour diffuser une information sur l’orientation sexuelle d’un individu sera interdit à toute personne pratiquant un sport, qu’il s’agisse d’évoquer un mariage, une grossesse, un couple, ou le caractère sexy d’un.e athlète. Cette restriction s’adresse bien sûr à la diffusion de toute information sur soi-même, son ou sa partenaire ou ses enfants, que ce soit pour rapporter des événements de la vie quotidienne ou des événements plus ponctuels (fêtes de famille, vacances…). Toute photo de famille est donc proscrite dès lors qu’elle contrevient à la protection et au respect de l’intimité renvoyant à l’orientation sexuelle.

• En revanche, une tolérance est accordée à ces restrictions si et seulement «si [c’est] pour en sourire au sein et en dehors de la “tribu”». Les blagues sexistes et homophobes seront donc acceptées au sein de l’équipe, dans les vestiaires, sur les lieux de la compétition mais aussi dans les tribunes «et en dehors», du moment que c’est pour rire. La limite entre les insultes et l’humour sera définie par le règlement intérieur de chaque club, en conformité avec la charte éthique de la fédération.

Philippe Liotard, sociologue, Université Lyon1

Photo McSmit