Dans sa dernière chronique publiée sur le site de Libération, le philosophe Beatriz Preciado a soumis son couple aux statistiques et aux différents facteurs censés le mener plus ou moins invariablement vers la rupture. Après les avoir épluchées (du niveau d’études à l’âge de mise en couple, en passant par le salaire, le nombre d’enfants et la profession), il en arrive à un constat vertigineux: «Quand je fais passer ma vie (ma vie matérielle, ma vie réduite à une information computable) à travers cette grille, je remarque, d’abord avec surprise, puis avec soulagement, que je suis dans la moyenne statistique – même si l’étude n’a pas encore recensé les couples formés d’un trans’ in between non opéré et d’une femme hors norme. La singularité de notre résistance de genre se plie aux lois statistiques. La statistique est plus forte que l’amour. Plus forte que la politique queer. La statistique transforme les nuits où nous nous sommes aimés et les jours sans colonne vertébrale qui viennent après la rupture en matière inerte pour calcul arithmétique. Et maintenant, l’immobilité de ces chiffres me fait du bien.»

S’ensuit une succession de données chiffrées, telle une dissection temporelle de son couple, aussi brute que poétique: «Après une relecture détaillée de mes journaux et un scrupuleux décompte fait grâce au temps libre et à l’énergie obsessionnelle que laissent les ruptures, je calcule que je l’ai aimée 93% des jours que j’ai passés avec elle. Que j’ai été heureux 67% du temps, malheureux 11% du temps. Je ne peux pas me prononcer, par manque de mémoire ou de recensement précis, sur les 22% du temps restants. Nous avons fait l’amour 60% des jours, avec 90% de satisfaction dans les trois premières années, 76% les deux suivantes et seulement 17% pendant les dernières. Nous avons dormi ensemble 87% des nuits, nous sommes embrassés avant de dormir 97,3% des jours. Nous avons lu au lit ensemble 99% des jours. La qualité relative (98%) des mots échangés pendant notre relation fut quasi invariante dans le temps – à l’exception des jours qui précédèrent la séparation. Notre couple, hyperbole de la perversion selon la psychologie hétérocentrée, est juste dans la norme. Jamais les instruments de la biopolitique hégémonique ne m’ont autant réconforté. Je constate aussi que la capacité d’agencement critique et de rébellion est inversement proportionnelle à l’intensité de la souffrance amoureuse.»

À lire sur Libération.