La condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) au sujet de la filiation des enfants né.e.s de gestation pour autrui (GPA) a suscité des réactions hostiles de la part de plusieurs personnalités du monde politique et scientifique qui voient là une injonction à ce que la France légalise ce mode de procréation. Pourtant, l’arrêt de la CEDH laisse les États libres de décider d’autoriser ou non la GPA sur leur sol, a rappelé Irène Théry sur France Inter ce mardi 5 août. En obligeant la France à reconnaître la filiation existante entre des enfants et leurs parents d’intention, la CEDH s’est bornée à reconnaître les droits fondamentaux de ces enfants jusque-là considéré.e.s comme «des étrangers dans leur propre patrie», a souligné la sociologue, auteure du rapport Filiation, origines et parentalité commandé par l’ex-ministre déléguée chargée de la Famille Dominique Bertinotti.

ABSENCE DE RÈGLEMENTATION
Les craintes soulevées par les personnes hostiles à l’arrêt de la CEDH ne sont pas pertinentes selon elle. Elle a fait remarquer que l’Allemagne, qui n’autorise pas le recours à une GPA sur son territoire, n’a pas connu de hausse significative des GPA à l’étranger au prétexte qu’elle transcrit la filiation des enfants né.e.s via ce parcours. Irène Théry a également évoqué l’affaire récemment mise en lumière d’un couple australien qui a fait appel à une gestatrice en Thaïlande. Celle-ci a donné naissance à une fille et un garçon, mais celui-ci est trisomique. Les parents d’intention sont rentré.e.s en Australie en n’emportant que leur fille, et assurent aujourd’hui ne pas avoir été prévenu.e.s qu’il y avait également un garçon. Et dans l’intervalle, l’agence qui avait mis en relation le couple et la gestatrice semble s’être évaporée… «Ce qui est révélé, c’est l’absence de règlementation», estime Irène Théry qui plaide pour la mise en place d’une régulation internationale de la GPA comme ce fut le cas pour l’adoption.

Face à elle, le psychanalyste Jean-Pierre Winter voit là «une dérive inquiétante» car l’État ne serait pas en mesure de fournir un encadrement efficace. Il considère en outre que les enfants né.e.s de GPA sont «programmé.e.s pour être abandonné.e.s» et que ce mode de procréation ne respecte pas «les lois de la vie psychique», notamment le lien qui se noue entre l’enfant et sa gestatrice pendant la grossesse. Des arguments réfutés par Irène Théry qui a rappelé que les mêmes craintes au sujet de l’encadrement avaient été soulevées lors de l’instauration de l’adoption d’enfants à l’échelle internationale. Elle juge par ailleurs irrespectueux de parler d’enfants «abandonné.e.s» alors que leurs parents ont désiré les avoir. Et elle ne nie pas la réalité du lien créé pendant la grossesse mais rappelle que c’est le droit bioéthique français «qui organise un mensonge» en niant l’existence des tiers qui participent à la naissance d’enfants par le don d’ovocytes ou de sperme.

Un auditeur a reproché à la sociologue d’avoir autrefois plaidé contre les idées qu’elle défend aujourd’hui, ce à quoi elle a rétorqué qu’une personne «qui n’évoluerait pas alors même que les faits évoluent serait en dehors de la réalité». Le fait que les réactions au sujet de la GPA soient si passionnelles fait dire à Irène Théry que «la société n’est pas encore mûre mais il faut lancer un débat serein». Une proposition de loi de Jean Leonetti visant à sanctionner les parents ayant eu recours à une GPA doit prochainement être discutée à l’Assemblée nationale. L’occasion pour les député.e.s de débattre de cette question, avait annoncé Christiane Taubira.

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