Groupe militant LGBT hors norme, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence lutte à sa façon contre le sida depuis 35 ans. Huit d’entre elles ont pu se rendre à la Shangai Pride qui s’est tenue du 13 au 22 juin dernier: Sister Vicious Power Hungry Bitch, Vish-New, une des fondatrices, Sister Risqué, Sister Roma, Sister Eden, Sister Flatulina, Pope Dementia the Last, de San Francisco ainsi que Schwester Katharina, de Berlin et Sœur Rose, de Paname. Cette dernière raconte pour Yagg ses folles journées dans l’empire du milieu. Deuxième et dernier épisode.

«L’un des moments les plus forts de notre séjour a eu lieu le mercredi. Accompagné du jeune cinéaste Fan Popo, nous avons fait le tour de quelques zones touristiques de Shanghai. En grande tenue. En très grande tenue. Dans une ville de 23 millions d’habitants, huit Sœurs ça ne passe pas inaperçu. En moyenne, nous attirions 500 personnes par minute. Dans un pays où tout rassemblement public est ultra surveillé – quand il n’est pas directement interdit – je vous assure qu’on a eu quelques sueurs froides. Sur le Bund notamment, le quai longeant le fleuve et donnant à voir les plus grands buildings de Shanghai. C’est le lieu privilégié des jeunes couples souhaitant immortaliser leur amour. Quand nous arrivons à l’endroit que nous avions repéré pour la photo, un jeune couple squatte déjà la place. Alors, bonnes filles que nous sommes, nous attendons. Sauf que donc, si tu attends, tu as plus de gens, et s’il y a plus de gens, les flics débarquent de nulle part, avec leur sifflet et ils t’engueulent, en mandarin, autant vous dire que c’était du chinois pour nous. Prises de peur – que dis-je de paniiiiique – une seule solution s’offre à nous. Non! Pas se barrer sans avoir pris la photo, on n’est pas des déserteuses – mais entourer le jeune couple, prendre la photo en ni une ni deux et tracer comme si de rien n’était jusqu’à notre petit van. Il y a donc un jeune couple, en Chine, qui a sur ses photos de mariage huit Soeurs de la Perpétuelle Indulgence et leur pancarte « Shanghai Pride – Better Together ». J’espère vraiment qu’un jour ils comprendront.

C’est à notre deuxième arrêt durant cette après-midi que quelque chose m’a frappé. Les seuls visages un peu fermés et tendus étaient ceux de la police. Jamais en France, en Allemagne, en Uruguay, même à San Francisco – où tu peux pas faire trois mètres sans entendre ‘Hi Sister’ – je n’ai vu pareil déferlement de «buena onda», de respect comme à Shanghai. Les gens hurlaient de rire, se pressant autour de nous pour avoir une photo, nous collant leurs gamins dans les bras pour finir directement en fond d’écran. Pas un visage chagrin, pas un geste déplacé, pas la moindre trace d’agressivité.
Nombreux furent les pouces en l’air à sortir de fenêtres des voitures. Wouahou, Shanghai, Wouahou !

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Le jeudi soir, il semblait acquis pour la plupart des Sœurs qu’elles n’iraient pas à la soirée goudou. Mais pas pour moi. Comment tu vas expliquer que les Sœurs ont tout fait à Shanghai, sauf la soirée goudou ? Après une petite discussion, où nous avons pu pointer l’absence de diversité de notre groupe, –huit hommes, huit blancs, huit pédés–, nous décidons d’y faire un tour. Qu’a-t-on fait ? Oh bah, ce que font des Sœurs en boite. L’une dansait, l’autre prenait des photos, la troisième recueillait les confessions à la chaine, puis on échangeait. Mais tout cela se faisait avec un tel naturel, nul besoin de se parler, la soirée s’est déroulée toute seule. Les rencontres incroyables avec les filles, les quelques garçons plus ou moins bien travelotés de la soirée, les artistes de cirque qui assuraient les performances. Et encore je me retiens de vous faire trois paragraphes sur Aurélie, la française qui organisait la soirée, on va dire qu’on fait du nationalisme. Bon, seul bémol, il n’y a même pas eu une p’tite baston sur les coups de trois heures du matin sur le bon vieux thème du «T’as maté ma femme là ?» et franchement, ça fait bizarre dans une soirée goudou.

«CERTAINS POINTS RESTENT DANS UN FLOU ARTISTIQUE»
Tout était tellement fun et hallucinant, nous en oublierions presque que nous étions dans une dictature. Et pourtant. Quand vous demandez à une soirée du festival de films s’il y a eu des pressions du gouvernement, vous avez une première réponse qui fuse : « Oui, oui, tout à fait » – Mais immédiatement remplacée par une autre, plus convenue, légèrement embarrassée « Absolument pas, que du soutien, que du bonheur, trop de love, trop de peace » Et tout le monde d’enchainer comme si de rien n’était. Quand vous parlez de certains problèmes dans le pays, suivant s’il y a du monde ou pas, vous n’entendez pas les mêmes choses. Certains points restent toujours dans un certain flou artistique.

Dans les derniers jours, Sister Eden Asp participe à un workshop sur le sida. C’est la seule intervenante étrangère. Le sida ferait plus de 6 000 morts par an en Chine – il faudrait doubler ses chiffres pour certains. Cinquante pour cent des séropositifs au VIH ont moins de 25 ans et à Shanghai également, on atteint les 50% pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Puis, ce fut autour de Sister Eden Asp de parler un peu de sida du point de vue des Frangines. Je ne vais pas vous en tartiner trois tonnes sur les Sœurs et le sida, mais il est à signaler l’initiative menée depuis 2006 par les Sœurs de Las Vegas : SADAP, Sisters Aids Drug Assitance Programme. Un programme d’aide d’accès aux médicaments pour les séropos ayant des soucis financiers ou vivant dans la précarité. Ainsi que les séjours de Ressourcement, ou encore les Jouvences, mis en place depuis 1993: ces séjours non-médicaux de repos, de partage, de rire, d’échanges, de retour aux sources, à la campagne pour les personnes concernées par le VIH sont une particularité des Sœurs Françaises.

Je vous parlais du gouvernement et des éventuelles pressions sur l’organisation de la ShanghaiPride. Well, on dira pas qui, mais quelqu’un qui a annulé la soirée de clôture, 24 heures avant. Alors je sais pas si c’est les Sisters qui avaient un très bon karma ou si c’était l’Univers (ou Judy Garland, à ce prix là) qui essayait de donner une leçon à ceux qui ont fait ça pour faire chier. Parce que du coup, la boite dans laquelle la soirée a finalement été organisée était à 94 mètres de notre hôtel. Et en plus, cherry on the cake, on devait passer devant la porte d’entrée du Consulat de Russie. Ah, la tronche des militaires montant la garde était absolument impayable !

«CETTE DERNIÈRE SOIRÉE FUT LIBÉRATRICE»
Cette dernière soirée fut libératrice. Toute la pression retombait et tout le monde a pu savourer le plaisir du travail bien fait, fait ensemble, tous ensemble. Better Together comme dit le mot d’ordre de cette année.
Bon, on avait fait faire sur mesure de mââââââgnifiques robes, toutes dans le même tissu. Un chouïa trop chaud le tissu et du coup, on a toute perdu trois kilos sur la piste de danse. Mais l’énergie nous portait. Après ça, il était temps de rentrer, préparer les valises, dormir un peu (ou pas) et se rendre à l’aéroport pour rentrer à Paris, Berlin et San Francisco où Pride, Sœurs, Solidays et autres manifs’ nous attendaient.

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Pour clore ce petit (euphémisme) compte rendu, je voudrai partager avec vous une leçon comme seules les Sœurs savent en offrir. Celle-ci nous vient de Sister Flatulina. « Quand tu suces un mec, même si tu arrives à faire une gorge profonde sans problème, il est très important de ne pas oublier un petit gag de politesse à la fin. » Merci beaucoup Tatie Flatch’»