La scène est «symptomatique d’un malaise sur le fond», juge Gwen Fauchois, militante de longue date pour les droits des personnes LGBT. Lors de la Marche des fiertés parisienne, samedi 28 juin, elle et d’autres activistes ont déployé une banderole pour protester contre la présence de membres du Parti socialiste dans le carré de tête. Étaient notamment présent.e.s Anne Hidalgo (PS), maire de Paris, et Jean-Paul Huchon (PS), président de la région Ile-de-France.

«PS: LA FIERTÉ N’EST PAS SON GENRE»
«Pendant des années, l’Inter-LGBT, qui organise la Marche à Paris, est partie sur une stratégie de dépendance à l’égard du PS, explique la militante. Mais cette stratégie a en partie échoué, puisque tout ce qu’on a eu, c’est un mariage de second rang qui ne protège pas les familles.» Les déclarations du gouvernement sur la PMA, sur les droits des trans’, sur les ABCD de l’égalité et d’autres questions l’ont convaincue qu’il fallait réagir. Avec d’autres militant.e.s, elle a donc brandi une banderole sur laquelle on pouvait lire: «PS: La fierté n’est pas son genre».

Mais cette action — «pacifique», insiste-t-elle — prévue pour durer trois minutes, «pour faire savoir au PS qu’il n’était pas le bienvenu dans le carré de tête», a rapidement tourné court. Une partie du service d’ordre qui ceinturait le carré de tête a avancé vers les manifestant.e.s, prenant en sandwich les journalistes qui se trouvaient entre la Marche et les militant.e.s. Convaincu.e.s de la nécessité de faire passer leur message, les militant.e.s n’ont pas reculé. Quatre journalistes de Yagg étaient présent.e.s et peuvent témoigner de la tension ambiante. «Ça va pousser!», a-t-on indiqué en guise d’avertissement à un de nos journalistes.

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Sur les images ci-dessus, à environ 16 secondes, une responsable du service d’ordre ordonne de pousser les militant.e.s. Les bénévoles chargés de tenir le cordon du carré de tête s’exécutent. Puis un homme du service de sécurité se sert de son parapluie pour menacer les militant.e.s et se montre extrêmement violent. «On a alors décidé que l’action cessait là, se souvient Gwen Fauchois. Mais on est tou.te.s des militant.e.s, les gens qui nous faisaient face à l’Inter-LGBT nous connaissent et savent qu’on fait partie des mêmes luttes. Dommage qu’il n’y ait pas eu un minimum de compréhension, tout ça pour gagner deux minutes sur la Marche… Et il est ironique que devant la violence d’une partie du service d’ordre, aucun responsable de l’Inter-LGBT n’a réagi. Une seule personne s’est extraite du carré de tête pour calmer le jeu, et c’est Emmanuelle Cosse, d’EELV.»

«Une personne s’en est pris aux manifestant.e.s avec un parapluie et c’est inacceptable, a réagi l’Inter-LGBT, sollicitée par Yagg. Cette personne ne sera plus, on l’espère, dans l’équipe de sécurité les années suivantes.» D’après le porte-parolat de l’interassociative, cet homme n’était pas du service d’ordre de l’Inter-LGBT, mais «d’une organisation qui servait de support et il a eu une attitude pas très élégante». L’Inter refuse de délivrer le nom de l’organisation en question pour ne pas «la jeter en pâture». Nicolas Rividi, co-porte-parole chargé des luttes contre les discriminations est par ailleurs formel: «Personne n’a donné l’ordre de marcher sur les manifestant.e.s de façon délibérée. On est resté.e.s à l’arrêt.»

«L’INTER N’EST PAS ASSUJETTIE AU PS!»
Il préfère d’ailleurs ne pas parler «d’incident», mais de «cohue», de «moment d’achoppement», «comme il y en a toujours au niveau des cordes». Pour lui, «l’important, c’est que le message soit passé et le message a été entendu». L’Inter-LGBT «n’est pas propriétaire de la Marche et les militant.e.s comme les associations peuvent faire valoir leurs revendications. Les personnes à l’origine de l’action l’ont fait de façon pacifique. L’année dernière, ça s’est très bien passé et là aussi, le message a été bien porté. L’Inter-LGBT n’en juge pas le contenu, ce n’est pas son rôle.»

Les reproches de proximité trop forte entre l’interassociative et le PS provoquent toutefois une réaction vive chez lui: «Il faut m’expliquer comment l’Inter est assujettie au PS! Sur plein de sujets, on n’a pas été bienveillant.e.s. Notre objectif, c’est de porter des revendications, en faisant un travail de conviction auprès du gouvernement et de parlementaires de plusieurs formations politiques. Il n’y a pas d’allégeance ou de déférence à l’égard du PS. D’ailleurs, il n’y avait pas Jean-Christophe Cambadélis, ni de membres du gouvernement, ni Bruno Le Roux, le président du groupe PS à l’Assemblée nationale. Anne Hidalgo et Jean-Paul Huchon étaient là en tant qu’élu.e.s de Paris et d’Ile-de-France. Et tou.te.s deux viennent à la Marche depuis des années.»

Les propos tenus par Jean-Paul Huchon dans le carré de tête ne sont toutefois pas en droite ligne avec les revendications portées par l’Inter-LGBT:

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«Je peux comprendre aujourd’hui que le gouvernement essaie de ne pas élargir la fracture ou relancer la bagarre là-dessus, mais un jour ou l’autre, faudra bien passer à la PMA, ça c’est sûr», a indiqué le président de la Région, tandis qu’à ses côtés, d’autres collectifs et associations — dont l’Inter-LGBT — réclamaient à grands cris l’ouverture de la PMA au plus vite en fustigeant les reculades de l’exécutif. «Jean-Paul Huchon a essayé d’arrondir les angles, ce qui n’est pas forcément acceptable pour nous, a confié l’Inter-LGBT à Yagg. Quand on est dans le carré de tête, il faut défendre les positions de l’Inter. Nous, on ne peut pas contrôler tout ce qui est dit, mais quand on est en désaccord total ou partiel, c’est à chacun.e de prendre ses responsabilités.»

LE MOUVEMENT LGBT FAIT-IL LE POIDS?
Concernant la protection juridique imparfaite des familles homoparentales, l’impossibilité pour les femmes d’avoir recours à une PMA sans être en couple avec un homme, l’interdiction pour les gays de donner leur sang, la difficulté pour une personne trans’ de voir son identité respectée sans qu’interviennent un.e psychiatre et un.e juge, la lutte contre le VIH qui cherche désespérément une volonté politique pour mener à bien ses actions et le combat contre les LGBTphobies et le sexisme qui recule au profit de la «Manif pour tous» et de ses suppôts, le gouvernement porte sa propre part de responsabilité. Mais le mouvement militant LGBT peut-il être exonéré pour autant?

Organisatrice de la Marche des fiertés de Paris, l’Inter-LGBT est une interassociative locale. Mais parce qu’elle est à Paris et qu’il n’y a pas d’organisation nationale représentative du mouvement LGBT, elle a, de fait, une influence nationale. Sans les moyens qui vont avec. Face aux 4,38 millions d’euros de budget 2013 de la «Manif pour tous», elle fait pâle figure et affiche sur une période équivalente un budget d’environ 100000 euros. Quand Ludovine de la Rochère et consorts dépensent plus de 800000 euros lors de chaque manifestation, la Marche des fiertés est bien plus modeste: celle de 2013 a coûté moins de 50000 euros.

Opposant.e.s à l’égalité des droits et homophobes se comptaient par centaines de milliers et prétendent même avoir été un million dans les rues de Paris. L’Inter-LGBT a choisi de ne pas communiquer sur l’affluence lors de la Marche, mais selon nos informations, la police aurait compté 38000 personnes dans le cortège cette année. Le combat pour l’égalité ne se mesure pas qu’en chiffres, mais il convient de s’interroger sur la capacité de mobilisation du mouvement LGBT s’il espère pouvoir gagner ses combats.

DES ÉTATS GÉNÉRAUX DU MILITANTISME LGBT?
Depuis la démission de Nathalie Mestre et  de Mathieu Nocent qui assuraient le co-porte-parolat, l’Inter-LGBT connaît une phase de transition. Quatorze porte-paroles, réparti.e.s sur sept thématiques, remplacent l’ancien binôme. Depuis l’automne 2013, quelques bénévoles réfléchissent à de nouveaux statuts pour une réorganisation interne, mais les formes que prendra celle-ci n’ont pas encore été dévoilées. «Probablement à la rentrée de septembre», promet-on. Pendant que l’interassociative cherche son chemin, le camp d’en face planifie déjà son prochain défilé dans la rue, prévu pour le mois d’octobre. Les revendications de la «Manif pour tous» sont toujours aussi floues et imprécises — on cherche encore comment les enseignant.e.s cesseront de professer la pseudo «théorie du genre» —, mais jusqu’ici, cela lui a plutôt bien réussi, puisque l’exécutif a toujours cédé.

L’action qu’ont menée les quelques militant.e.s qui protestaient contre la présence du PS dans le carré de tête de la Marche des fiertés et la réaction dont ces personnes ont été la cible montre aussi un certain malaise. «Nos outils sont obsolètes, diagnostique Gwen Fauchois. Un mouvement social doit être en constante évolution, mais on s’est installé.e.s dans une routine avec la Marche.» Le collectif Oui Oui Oui, aujourd’hui fragilisé, et qui s’était constitué en 2012 en réaction à la «Manif pour tous», avait un temps appelé à la tenue d’états généraux du militantisme LGBT. Une façon de faire le point et de réfléchir de façon collective aux revendications du mouvement et aux moyens pour que celles-ci deviennent des réalisations.

«Il faut en discuter avec l’ensemble des partenaires et l’Inter-LGBT est toujours prête à travailler avec celles et ceux qui portent les mêmes revendications», a confié Nicolas Rividi. Pour lui, les modes d’action de l’Inter et des militant.e.s plus radicaux/ales ont beau être différents, ils n’en sont pas moins complémentaires. La question des états généraux «sera discutée à la rentrée de septembre». D’ici là, «le travail se poursuit». Au vu de la situation actuelle, s’il veut porter ses fruits, le mouvement LGBT n’a pas le droit de chômer.

Photo Yagg