Alexis Lormeau est guide-conférencier à la Cinémathèque française à Paris et spécialiste du cinéma de Jacques Demy. À l’occasion de la sortie en version restaurée de Peau d’âne, Alexis était venu parler du film à l’avant-première spéciale familles organisée par Yagg le 21 juin dernier. Nous lui avons demandé de nous éclairer sur les audaces de ce film de légende.

Avec Peau d’âne, Jacques Demy reste fidèle au conte de Perrault, mais s’en affranchit également pour proposer sa vision, notamment dans les rapports entre les hommes et les femmes. De quelle façon? Peau d’âne, tel que le réalise Jacques Demy, est effectivement un conte «sous influence» de nombreuses références culturelles, artistiques et sociales que Jacques Demy puise, pour un certain nombre d’entre elles, dans l’enfance. J’y reviendrai. Mais aussi dans son expérience personnelle et dans ses préoccupations en tant qu’homme et artiste. En effet, de 1967 à 1969, avant la réalisation de Peau d’Âne, au cours de l’été 1969 (le film sort en 1970), Jacques Demy, sa compagne Agnès Varda et leur fille Rosalie Varda-Demy vécurent à Los Angeles où Demy réalisa un film intitulé Model Shop et Agnès Varda, un autre projet clairement ancré dans la contre-culture américaine, Lions Love (… and Lies). En Californie, Demy et Varda ont fréquenté les futures stars Jim Morrison et Harrison Ford, mais aussi et surtout les milieux hippies ainsi que les artistes liés à ce qu’on a appelé la contre-culture américaine. L’influence des mouvements d’avant-garde (plastiques et musicaux) se laissent clairement percevoir dans Peau d’Âne aussi bien dans sa forme et sa structure générales (assez labyrinthique, influencée par le mouvement psychédélique) que dans la réalisation des costumes et des décors: robes et pantalons aux manches bouffantes et fleuries, serre-tête hippie de la princesse incarnée par Catherine Deneuve, vitraux aux tons pastels (roses et mauves) qui parsèment le cheminement du roi bleu (Jean Marais) dans son palais recouvert de lierre, etc. Cette influence se retrouve aussi dans d’autres détails comme cette séquence où le prince et la princesse tout de blanc vêtus dérivent sur une barque fleurie en fumant un drôle de narguilé…

Qu’est-ce qui est radicalement nouveau par rapport au conte? L’invention sans doute la plus marquante du film vis-à-vis du conte d’origine tient à la manière dont Jacques Demy fait de ses personnages principaux une «véritable» famille, mais une famille aux rapports complexes et ambigus au sein de laquelle règnent plusieurs éléments de non-dits lourds de conséquences, comme cela est souvent le cas dans ses films. En effet, on peut être surpris que le roi bleu (Jean Marais), à un moment donné du film, ne reconnaisse littéralement plus sa fille. D’autre part, toute la stratégie mise en place par la fée des Lilas pour éloigner la princesse de son père constitue un service qu’elle lui rend, mais l’on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il s’agit aussi, pour elle, d’une manière habile d’éloigner celle qui, devenue adulte, constitue désormais et malgré elle, une rivale. Les allusions à une histoire ancienne liant la fée au roi sont, effectivement, nombreuses… D’une manière générale, les relations entre mères ou (ici) figures maternelles  et filles sont toujours complexes et conflictuelles, dans les films de Jacques Demy. Les mères constituent pour leurs filles tant un modèle à imiter pour leur beauté et leur dynamisme (Anne Vernon, Danièle Darrieux, Delphine Seyrig) qu’à fuir tant les signes qu’elles ont manqué leur vie sont nombreux et envahissants… Que l’on songe également aux rapports compliqués de filiation dans toute la filmographie de Jacques Demy, à commencer par le nombre important de filles-mères ou de femmes ayant élevé leur enfant seule. Mais aussi à l’improbable situation dans laquelle vécurent Simon Dame et Yvonne Garnier dans Les Demoiselles de Rochefort de sorte que lui ne vit jamais les jumelles qu’elle avait eues «par hasard» d’un premier lit car elles vivaient en pension sans jamais rentrer à la maison…

Quelles sont les influences principales de Demy pour ce film? La plupart des sources d’inspiration sont, pour ce film, à aller chercher du côté de l’enfance (du fait même de la nature du projet). Certaines sont relativement «superficielles» et partagées (ou partageables) par le plus grand nombre. Ainsi, on peut trouver des références aux films de Walt Disney (Blanche-Neige et les sept nains, Cendrillon ou La Belle au bois dormant), d’autres plus personnelles et sentimentales (La Belle et la Bête de Jean Cocteau). Des références qui révèlent également les ficelles d’un monde magique et merveilleux dont la construction repose sur des «trucs» cinématographiques travaillés de manière artisanale plutôt que de favoriser une machinerie lourde: les bougies qui s’allument toute seules simplement en faisant défiler la pellicule en arrière. D’autres influences apparaissent sous la forme de citations en tant que telles comme les poèmes de Cocteau et Apollinaire lus par Jean Marais. Enfin, les dernières sont plus difficiles à identifier comme cette rose à l’accent chantant promulguant des conseils naïfs, poétiques et philosophiques à la manière de celle qui hante les rêves de tous les petits princes une fois refermé le conte philosophique d’Antoine de Saint-Exupéry…

Les contes proposent des stéréotypes de genre. Comment Demy s’y prend-il pour les chambouler? Tout d’abord, même si le film est le premier à laisser paraître une allusion «en creux» mais réelle à de possibles rapports homosexuels, ce n’est pas la première fois, dans l’œuvre de Jacques Demy, que les genres sont nuancés. Que l’on songe, par exemple, au marin blond peroxydé des Demoiselles de Rochefort, incarné par Jacques Perrin qui interprète dans Peau d’Âne un prince charmant assez éloigné des clichés de la virilité, à commencer par sa tenue entièrement rouge, quand la princesse est, elle, vêtue tout de bleu… Pensons aussi à l’existence d’un certain M. Dame [ndlr, dans Les Demoiselles de Rochefort]… Ce ne sera pas non plus la dernière fois, puisqu’à la suite de Peau d’Âne, nous aurons droit à un homme enceint (L’évènement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune, 1973) à une Lady Oscar (1978) et jusqu’à ce qu’enfin, Orphée délaisse son Eurydice pour s’adonner à un baiser fougueux avec son ingénieur du son (Parking, 1985). Toutefois, l’univers «en chanté» et merveilleux du conte de fée est généralement le lieu par excellence au sein duquel les caractéristiques des personnages ne semblent pas pouvoir dévier de ce que l’on attend d’eux et leurs parcours ne pouvoir dévier d’une voie toute tracée. Or, justement, Jacques Demy profite de l’ambiance un peu légère et naïve que semble faire régner le conte de fées pour glisser, par des détails, des questions de «politique» qui ne concernent plus des événements clairement identifiés comme la guerre (d’Algérie dans Les Parapluies de Cherbourg, du Viêt Nam dans Model Shop) mais les individus et leur possibilité de dériver du chemin érigé par les règles, les lois (du royaume, du conte de fée…) et d’échapper au chemin tracé pour eux. Et cela porte, entre autres, sur la question du sexe et du genre.

À quel élément du film pensez-vous en particulier? Tout détail de ce type devient ici d’autant plus saillant que, précisément, il échappe à ce que l’on attend d’un conte de fée: on n’attend pas d’un prince de conte de fée qu’il se préoccupe de questions sociales, de l’état du royaume et des conditions de vie misérables dans lesquelles vivent certains de ces sujets. Nous n’attendons pas non plus d’un intendant du roi qu’il précise, au cours de l’annonce comme quoi toutes les filles sont convoquées au palais pour essayer un anneau et que celle à laquelle il siéra, épousera le prince: « Attention, les filles seulement!», ce qui laisse sous-entendre que oui, un garçon pourrait avoir l’idée (tout de même assez saugrenue pour un conte de fée) de se laisser tenter d’essayer l’anneau d’or et d’épouser le prince… Or, le conte est aussi le lieu du rêve qui devient réalité…

La bande-annonce de «Peau d’âne», sortie le 2 juillet.


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