Yves Grenu par Mikael ZenoudaAct Up-Paris est peut-être une des associations de lutte contre le sida, issue de la communauté homosexuelle, à la fois les plus respectées et les plus décriées.

Depuis sa création en 1989, Act Up-Paris a connu jusqu’en 1994, le décès de 129 adhérent.e.s militant.e.s mort.e.s du sida. Tout.e.s n’ont eu de cesse de montrer un grand courage, d’affronter leur maladie, de se battre devant l’inflexibilité et la sourde oreille des pouvoirs publics face aux appels répétés d’Act Up-Paris, à prendre de front l’hécatombe qui en était à l’acmée, et qui au final ne touchait pas simplement en premier lieu, comme on le disait alors, les Pédés et les drogué.e.s.

De cette première période charnière, de l’un de ses co-fondateurs, Didier Lestrade, au plus emblématique président, Cleews Vellay, que l’on peut dire mort au combat, Act Up-Paris a su se distinguer par son expertise, gagner une certaine confiance et trouver la force de s’approprier davantage cette maladie tueuse, pour en faire une arme de lutte contre elle-même et ainsi défendre les malades et les minorités qui étaient les premières touchées.

Act Up-Paris doit aussi maintenir la barre de ses finances, indispensables pour mener à bien sa lutte, face aux multiples défis à relever. Après quelques crises plus ou moins importantes depuis 25 ans, la situation financière de l’association est aujourd’hui toute différente. Alors que le sida se porte toujours à merveille chez les homosexuels et les trans’, Act Up-Paris se voit placée en redressement judiciaire, faute d’argent, et doit quitter son local historique, de la rue Sedaine, qu’elle occupait depuis 20 ans. Elle doit aussi se séparer d’un nombre important de ses salarié.e.s, qui assuraient un travail et une stabilité de sa structure journalière.

Comment en est-on arrivé là? Problème de gestion? Baisse des fonds publics et privés? Il est assez difficile d’en avoir un jugement très précis, dans une association où la lutte contre le virus du sida est une bataille de chaque instant, dont les moyens humains sont actuellement limités, alors que les problèmes restent nombreux et les enjeux importants.

Oui, la lutte contre le sida épuise beaucoup, tant physiquement que moralement.

Oui, Act Up-Paris doit vivre, car la maladie est là. Oui, Act Up-Paris doit vivre, car le combat des minorités que nous sommes est un combat quotidien et non abouti. Oui, Act Up-Paris doit vivre, pour peser dans la balance contre ses détracteurs, qui sont complices de cette maladie, car les discriminations et le mal-être entraînent la contamination.

Rappelez-vous, qu’une personne soit séropositive ou non, on s’en fout, tant que vous vous direz que la capote est votre vraie et véritable amie. Même si des études prophylactiques ont mis en lumière d’autres aspects de prévention, reconnaissons à la capote sa très grande fiabilité contre le VIH et les autres IST.

Le 30 juin, Act Up-Paris aura quitté ses locaux de la rue Sedaine. Cette situation a donc amené le groupe, par l’intermédiaire de son archiviste, à prendre une décision capitale pour les archives de l’association. En effet, en cas de dissolution d’Act Up-Paris, que deviendraient les 35m3 d’archives de 25 ans de lutte contre le sida?

Un concours de circonstance a permis qu’aujourd’hui les archives d’Act Up-Paris soient désormais déposées aux Archives nationales. À l’origine, un groupe informel, Les Balayeuses Archivistiques LGBT, formé par l’archiviste d’Act Up-Paris – l’auteur de ces lignes – et son compagnon, avait pour but de collecter divers éléments (pancartes, banderoles, affiches, tracts…) des différentes manifestations, notamment celles durant la bataille pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe et d’autres manifestations en soutien aux minorités LGBT, putes, antifa etc. Via leur page Facebook, Les Balayeuses, des professionnel.le.s des archives travaillant pour des institutions publiques, ont pris contact avec eux pour s’informer du but de leur travail. À cet effet, une des Balayeuses a exposé la situation précaire des archives d’Act Up-Paris. À la suite de plusieurs échanges, une mise en relation fut faite avec des responsables des Archives nationales, qui a permis rapidement en quelques mois, de septembre 2013 à janvier 2014, le transfert effectif du patrimoine archivistique de l’association pour une durée illimitée.

On se rend compte, à l’heure actuelle, qu’à défaut d’avoir un centre d’archives LGBT digne de ce nom à Paris, l’alternative du dépôt des archives d’Act Up-Paris est une aubaine. D’ailleurs, les associations LGBT devraient suivre cette démarche.

Les Archives nationales assurent le classement, la conservation et la diffusion et bien entendu la pérénité de celles-ci. Act Up reste propriétaire de ses archives, c’est une alternative très intéressante.
Les Archives nationales font preuve d’un esprit d’ouverture en réalisant l’intérêt sociétal que représentent ces archives de la lutte contre le sida et – on peut le dire aussi – LGBT.

Cependant, elle assure peut-être moins de visibilité qu’un centre d’archives LGBT et/ou musée LGBT, si celui-ci existait. Il faudrait pour cela, que de riches donateurs et/ou donatrices, prennent conscience que la visibilité est aussi un moyen de combattre les discriminations et faire avancer les droits humains.

Espérons qu’Act Up-Paris saura se relever de cette crise sans précédent. Sans Act Up-Paris, c’est donner plus de chance à l’épidémie de gagner encore du terrain, et sans Act Up-Paris, ce sera une victoire aussi de nos adversaires qui veulent notre mort.

Yves Grenu
Ancien responsable des archives d’Act Up-Paris

Photo Mikael Zenouda (Yves Grenu) / DR