Adieu les rebelles! C’est le titre de l’ouvrage de Marie-Josèphe Bonnet paru en janvier chez Flammarion. Figure du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) dans les années 1970, elle fait partie des intellectuel.le.s opposé.e.s à la loi sur le mariage pour tous. Pas pour les mêmes raisons que la majeure partie des député.e.s UMP, se défend-elle au micro de Marc Voinchet: «Il ne faut pas tout mélanger! Moi, je fais une critique de gauche du mariage, pas une critique de droite. Je n’ai rien à voir avec les réacs qui ont manifesté. Ils me font peur, même. Quand je les ai vu.e.s passer, j’ai eu un mouvement de recul. Ça n’a rien à voir avec mon engagement pour la liberté». Marie-Josèphe Bonnet affirme que le droit au mariage annihile la dimension subversive de l’homosexualité en l’inscrivant dans la «norme petit-bourgeoise». À bien y réfléchir, c’était pourtant l’un des arguments phares des député.e.s UMP…

«AU FHAR, LES HOMMES ÉTAIENT FÉMINISTES»
Marie-Josèphe Bonnet rappelle que les règles du mariage sont héritées du code Napoléon, «qui a longtemps signifié la mise sous tutelle des femmes». Avec le MLF, elle criait: «Libérez la mariée!» Pour elle, voir la communauté LGBT (concept qu’elle récuse) demander le droit de se marier, c’est une défaite: «Il y a 40 ans, si on m’avait dit que notre engagement allait aboutir au mariage… On voulait assumer nos différences, être nous-mêmes sans avoir à obéir à des normes collectives. On en vient à ce que tout le monde soit pareil. Je ne comprends pas du tout cette évolution. C’est une demande d’intégration normative et petite-bourgeoise.»

«Limiter l’intégration de l’homosexualité à la structure patriarcale qu’est le mariage m’inquiète. Maintenant, le vent de liberté ne souffle plus: c’est un vent d’égalité qui souffle.»

C’est lorsqu’elle évoque les problèmes de solidarité entre gays et lesbiennes que la chercheuse glisse vers la gayphobie: «Premier problème: on a appelé ça “le mariage gay”. C’est comme la déclaration des droits de l’Homme, il n’y a pas de droits des femmes dedans […] Les lesbiennes et les gays, c’est une alliance contre-nature, si je puis m’exprimer ainsi (rires). On est plus proches des féministes que des gays. Avec le FHAR, on avait réussi à dépasser les intérêts sexuels communautaristes pour nouer une alliance politique. On a eu la chance d’avoir des hommes, au FHAR, qui étaient féministes. On est revenu en arrière car aujourd’hui, les gays, l’égalité hommes-femmes, ça ne les intéresse pas. Où est-ce qu’elles se situent, les lesbiennes? Du côté des femmes, du côté des homosexuels? […] Les lesbiennes ont beaucoup plus peur que les gays de s’affirmer socialement, elles sont moins sécurisées dans une carrière professionnelle».

Si l’on souscrit évidemment au constat des différences de traitement entre les hommes et les femmes dans le monde du travail (et ailleurs), la chercheuse accumule en revanche les généralités sur les gays, qui seraient, de manière univoque, depuis la disparition du FHAR, indifférents aux luttes féministes. Elle va même plus loin dans sa distinction entre les lesbiennes et les gays en assimilant ces derniers à des consommateurs (comme Didier Lestrade, fait remarquer Marc Voinchet): «La rébellion, c’est contre la consommation. Ceux qui sont en rébellion, on ne les entend pas. On n’entend que ceux qui consomment. Le mouvement homosexuel est devenu un allié du néolibéralisme. Mais pas les lesbiennes, je me permets de le faire remarquer. La disparité économique entre les hommes et les femmes est encore importante. Les femmes ont des retraites beaucoup moins importantes que les hommes. Donc on n’est pas du tout dans un monde égalitaire.»

«LE MARIAGE POUR TOUS NE FERA PAS MIEUX ACCEPTER LES HOMOS»
«Le mariage pour tous, ce n’est pas l’égalité, poursuit la militante. C’est l’égalité entre les couples, et non pas entre les personnes. Or l’égalité, dans notre Constitution, c’est entre les individus. Avec cette loi, le couple devient la structure de base de l’égalité. Qu’est-ce que vous en faites, des célibataires? […] Or je considère le mariage comme un enfermement. Il n’y a qu’à se tourner vers nos mères et nos grand-mères, on a tout un héritage autour de ça dans nos familles.»

Après cette critique en règle de la loi sur le mariage pour tous, Brice Couturier entreprend de la défendre dans sa chronique. Il reprend d’abord l’argument de Chantal Jouanno lors des débats: «Je voterai ce texte pour des raisons de droite. Généraliser à tout le monde une situation qui représente l’ordre et la tradition, comme le mariage, me semble positif». Une manière de commencer par flatter sa débatteuse dans le sens du poil, en reprenant les propos pro-mariage pour tous d’une élue de droite. Mais il pose alors la question à son ancienne camarade de classe préparatoire:

«Vous avez le droit de regretter l’époque où l’homosexualité se pensait comme une machine de guerre contre l’hétéronormalité et revendiquait le droit à la différence et non pas à l’indifférence, mais franchement, n’est-ce pas se tromper d’époque depuis qu’a disparu l’horizon révolutionnaire?»

Voici la réponse de Marie-Josèphe Bonnet: «Au contraire, je pense que c’est un débat d’avenir. Il faut présenter des voies pour l’avenir comme l’ont fait les socialistes utopistes au XIXe siècle […] Le mariage nous tire vers l’arrière alors qu’on avait déblayé le terrain. Le mariage était plus ou moins abandonné par les hétéros au profit du pacs. Il tombait en désuétude de lui-même, et voilà qu’on le remet au goût du jour […] C’est du symbolique, qu’ils veulent! Mais quelle symbolique! Elle est complètement réac: la robe blanche, c’est la couleur de la virginité! C’est un truc qui est complètement à côté de leur vie [la vie des lesbiennes][…] Si vraiment les lesbiennes étaient acceptées sans enfants, elles ne réclameraient pas le mariage. Il y a encore une pression considérable pour que les femmes fassent des enfants. Dans une famille, une lesbienne qui n’a pas d’enfants, elle est considérée comme une branche morte.» Marc Voinchet souligne alors le paradoxe: «Vous pensez que le mariage pour tous ne fera pas mieux accepter la question homosexuelle?» «Non», répond Marie-Josèphe Bonnet.

SIMONE DE BEAUVOIR, PORTE-DRAPEAU MANQUÉ?
Pour Marie-Josèphe Bonnet, l’acceptation de l’homosexualité dans la société tient dans le fait de s’assumer soi-même, et d’avoir des représentant.e.s «out». Elle regrette donc de ne pas avoir bénéficié du soutien de Simone de Beauvoir, qu’elle avait été amenée à fréquenter: «Il y avait une échelle de valeur dans la vie affective de Simone de Beauvoir. Ses amours féminines étaient moins importantes pour elle que son histoire avec Sartre. Elle s’est défilée quand je lui ai posé des questions sur Violette Leduc… Ca nous aurait bien aidées qu’elle se déclare bisexuelle. Au MLF, il y avait quand même un problème de reconnaissance des lesbiennes. Qu’elle se soit tue sur ce sujet montre que pour elle, la sexualité n’est pas [un élément] émancipateur.»

À écouter sur France Culture.

Photo Corinne Amar (Radio France)