Que vous inspire le témoignage de Sylvain? C’est une histoire assez habituelle d’un viol qui n’est pas dit pendant des années. A ma connaissance, les agressions sexuelles chez les jeunes gays sont beaucoup plus fréquentes que chez les jeunes hétéros. Il y beaucoup beaucoup d’histoires d’agressions sexuelles dans l’enfance ou la pré-adolescence chez les garçons gays, chez les filles aussi d’ailleurs. Ces viols sont souvent teintés d’homophobie. On voit bien les viols expiatoires notamment en Afrique du Sud, où les jeunes lesbiennes sont violées en série pour pouvoir les «guérir» de leur homosexualité. Je crois qu’il y a chez les jeunes garçons quelque chose de visible ou de repérable autour de leur homosexualité, qui décuple les manifestations homophobes. Et une manifestation homophobe peut être le viol, évidemment encore plus fréquent quand c’est quelqu’un qui est dragué, quelqu’un avec qui une ébauche de relation se met en place lors d’une rencontre dans la rue, dans un lieu de drague, etc. Parce qu’il y a souvent des hommes qui fréquentent ces lieux là qui assument mal leur homosexualité. Le fait qu’ils l’assument mal se teinte souvent de mépris de l’autre – qui n’est que la projection d’un mépris qu’ils ont pour eux-mêmes–, c’est un peu une homophobie intériorisée. Ce sont des hommes qui ont une attirance pour les autres hommes et qui ne le supportent pas. Ça les rends agressifs, violents et quand ils sont en contact avec un homme souvent plus jeune qui n’a pas de problème avec ça, ça les rend dingues. Ils passent à l’acte de façon violente. Ils ne cherchent pas une rencontre sentimentale ou sexuelle où le désir pourrait s’exprimer mais davantage quelque chose qui va être empreint de violence.

Avez-vous des patients qui ont vécu cela?  Effectivement les histoires comme ça il y en a beaucoup. Et c’est quasiment impossible pour les personnes agressées de porter plainte. Pour plusieurs raisons: d’une part ils ont amorcé la rencontre donc ils se sentent aussi responsables de ce qui s’est passé, puisqu’ils ont fait venir le loup dans la bergerie, d’une certaine façon ; d’autre part, en étant homosexuel c’est beaucoup plus difficile de de porter plainte ou de déposer une main courante dans un commissariat. Il faut pouvoir affronter en plus l’homophobie ordinaire de la police. Et on sait bien que l’on risque d’entendre des paroles comme «vous l’avez cherché, vous l’avez invité», etc. Enfin il y a quelque chose de l’intériorisation de ça, un sentiment qu’on le mérite, en un sens, puisqu’on est intéressé par la sexualité et la sexualité avec des hommes qui peuvent être un peu machos, un peu virils.

Ce sentiment de déni et de culpabilité reviennent constamment dans ce genre d’histoire. Comment l’expliquer? C’est en quelque sorte l’intériorisation d’un discours homophobe. Le grand ennemi des gays, c’est l’homophobie intériorisée, c’est l’identification à l’agresseur, c’est le fait de se dire que finalement d’une certaine façon, on le mérite et on l’a bien cherché.

Dans son témoignage, Sylvain évoque la réaction de ses amies et dit que personne au fond ne sait vraiment comment réagir quand cela arrive à un ou une amie. Y a-t-il des choses à dire ou à éviter? Il ne faut surtout pas minimiser. Il ne faut surtout pas faire rentrer ça dans un discours fantasmatique. On voit comment le fantasme de viol, être violé par un cowboy viril et macho peut circuler. Mais le fantasme et la réalité ce n’est pas la même chose. Si le fantasme de viol peut être répandu chez les gays comme chez les hétéros, le passage à l’acte c’est différent. Et quand on ne l’a pas vécu, je crois qu’on a du mal à le comprendre. C’est une violence extrême de subir sexuellement quelque chose qu’on n’a pas envie de subir.

Et inciter la personne malgré tout à aller porter plainte? Oui. Il faut que ça figure parmi les possibilités. Une femme violée ou contrainte aujourd’hui va être fortement incitée à le faire – ce qui n’était pas le cas il y a 20 ans. C’est presque un acte militant parce que ça peut éviter d’autres violences à d’autres femmes. Cela doit aussi entrer dans la tête des garçons. Tant que ces violences resteront dans le domaine du non-dit et de l’impuni, cela va encourager ce type d’actes comme étant anodins. Donc dans la mesure du possible, il vaut mieux donc porter plainte.