Edouard Louis est un peu essoufflé. Il a dû se dépêcher en sortant de cours pour se rendre à la mairie du IIIe arrondissement de Paris où se tient, vendredi 16 mai, la cérémonie de remise du prix Guénin contre l’homophobie. Du haut de ses 21 ans, il est le plus jeune lauréat du prix, remis l’an dernier à l’humoriste Sophia Aram, et les années précédentes à l’auteure Virginie Despentes, au film Le Baiser de la lune, ou encore à l’ancienne maire de Montpellier, Hélène Mandroux. Son roman sorti en janvier dernier, En finir avec Eddy Bellegueule, est un succès en librairie. Avant le début de la cérémonie, il se confie à Yagg dans les longs couloirs de la mairie: «Je suis très touché dans la mesure où je n’ai jamais détaché mon projet littéraire d’un projet politique. Le projet politique était là avant. J’ai cherché comment dénoncer les processus d’exclusion, et le roman s’est imposé comme la meilleure solution pour dénoncer, notamment, la violence dont sont victimes les gays. Recevoir ce prix est pour moi aussi touchant que pourraient l’être certains prix littéraires». Edouard Louis est satisfait que les lauréat.e.s du prix soient des personnes chaque année très différentes: «C’est un prix qui déterritorialise, qui brise les frontières. Écrire ce livre, c’était aussi une façon de m’insurger contre une certaine idée de la littérature détachée de la vie, de m’insurger contre « l’art pour l’art ». Je fais partie des gens qui, comme Annie Ernaux, luttent pour faire du récit un genre noble. Certains critiques répètent sans cesse que la fiction est plus valable que le récit, alors que c’est le récit qui permet justement de dénoncer.»

«On m’a fait le reproche de décrire trop crûment la violence. Comme si les crachats que se prend le collégien au visage par ses camarades avaient besoin d’être esthétisés.»

«Comme s’ils n’étaient pas tout simplement des crachats. Comme si certaines personnes du milieu culturel préféraient se cacher derrière l’esthétisation pour ne pas voir la violence. Ce sont les mêmes reproches qu’on a pu adresser à Xavier Dolan, à propos du clip qu’il a réalisé pour Indochine

Non loin de là, Sébastien Lifschitz, le réalisateur des films Bambi et Les Invisibles (entre autres), se débarrasse de son manteau et de sa valise. Il atterrit tout juste de Cannes où il s’est rendu pour soutenir son amie Céline Sciamma, qui présentait Bande de filles en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs:

«Ce prix est important, car il émane d’une personne privée qui utilise sa fortune pour une noble cause. Je suis touché de recevoir le prix, mais encore plus fier d’être un passeur, car ce sont les associations qui sont sur le terrain et qui réalisent le vrai travail d’accompagnement et de lutte».

Il remettra son chèque de 2000 euros à l’association d’auto-support des trans’ migrant.e.s ou précaires en France Acceptess-T. Il reçoit le prix pour Bambi, documentaire sur l’une des premières femmes trans’ médiatisée: «Le gens, les journalistes, ne font même pas la différence entre les travesti.e.s et les trans’. Mon film permet de répondre à certaines de ces questions. La différence est partout. Le rêve de Bambi, son rêve à elle, c’était d’être madame-tout-le-monde.»

SOUTIEN AU REFUGE ET À ACCEPTESS-T
Après les discours de Pierre Aidenbaum, le maire du IIIe arrondissement, et du président de SOS homophobie, Yohann Roszéwitch, l’association présente les chiffres de son rapport 2013, qui sont en très forte augmentation. La salle est silencieuse, attentive. L’émotion est palpable à l’écoute du nombre d’agressions recensées pendant l’année de débat sur le mariage pour tous. SOS homophobie termine son intervention en offrant une carte de membre d’honneur à Pierre Guénin, dont l’humour et le naturel déconcertant détendent l’assemblée. Il remet alors un chèque de 2000 euros à Edouard Louis, qui a choisi de verser l’argent au Refuge. Un choix évident quand on connaît le sujet de son roman, celui d’un adolescent qui doit fuir sa famille et un milieu homophobe: «J’ai été bouleversé par ma rencontre avec ces jeunes, par leur courage à fuir, dit-il au micro, visiblement intimidé. On n’imagine pas le sentiment de culpabilité du jeune qui se retrouve dans l’exil. Mais la fuite n’a rien de lâche, elle est tout à fait révolutionnaire.» C’est au tour de Sébastien Lifschitz, dont Pierre Guénin a bien du mal à prononcer le nom («Pschit Pschit», l’aide le cinéaste en blaguant), de recevoir la somme de 2000 euros. Et de provoquer gentiment: «2000 euros c’est pas mal, mais maintenant, il faut tout claquer!». En attendant, trois personnes de l’association Acceptess-T le rejoignent sur l’estrade. Sa présidente, Giovanna Rincon, prend le micro pour adresser des remerciements, mais surtout pour lancer un appel: «Les droits des trans’ ont besoin de moyens. Nous avons soutenu la lutte du mariage pour tous, nous en appelons maintenant à une intersectionnalité des luttes. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est grâce à notre grande ténacité militante. Mais nous avons besoin de tout le monde.»

Photos Judith Silberfeld