Sylvain Norget a 39 ans, il est photographe et vit à Bordeaux. Il y a 18 ans, il a été violé par un homme qu’il avait fait venir chez lui. Après des années de déni et de culpabilité, il tient à parler. Pour plusieurs raisons: pour lever un tabou, tout d’abord, celui du viol masculin ; pour que son histoire soit utile aux autres ensuite. Il réfléchit d’ailleurs à monter une association ou un groupe de parole à ce sujet. Si vous êtes dans le même cas que lui, il vous invite à le  contacter. Laissez-nous vos coordonnées via notre formulaire contact et nous les lui transmettrons.

En attendant, voici son témoignage. Brut.

«Je m’appelle Sylvain, j’ai 39 ans.

Cela a duré plusieurs minutes, peut être un quart d’heure, pas plus. Et il est parti. En quittant mon appartement il m’a menacé mais déjà, à ce moment-là, je ne l’entendais presque plus. J’avais besoin de passer à autre chose, d’oublier vite. Bien sûr il a fallu se laver, par réflexe j’imagine. Je devais sortir avec des amies ce soir là. Elles sont venues me chercher comme prévu. Je les ai suivis et nous sommes allés diner dehors. En quittant mon immeuble j’ai eu peur qu’il soit encore là. Non, il était vraiment parti.
Les heures qui suivirent ont été étranges, je ne pensais plus à lui ou de moins en moins, puis plus du tout. J’ai ri avec elles, je me suis amusé. La soirée fut agréable. Je suis rentré chez moi et j’ai oublié très vite. J’ai oublié que pendant une demi heure, j’ai été violé. De toute façon le mot n’était même pas admissible. J’avais 21 ans. A l’époque, je n’ai raconté cette histoire qu’à une seule personne, une de mes amies avec qui j’étais sorti ce soir là. Elle a fait tout ce qu’elle a pu pour m’aider. Elle a choisi de me faire rire, me faire sortir. Je l’en remercie. Elle ne pouvait pas faire autrement, elle ne savait pas comment réagir. J’ai d’ailleurs appris bien plus tard que personne ne sait réagir lorsque l’on dit avoir été violé. Il n’y a pas de réaction type. Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises réactions. Certains sont gênés, d’autres choqués, d’autres encore terriblement tristes pour vous. Parfois, dans votre propre famille certains ne préfèrent même pas en parler ou vous prendre dans leur bras. C’est encombrant un viol et je le comprends.

Mais tout cela je ne l’ai découvert que 10 ans plus tard. Parce qu’il m’a fallu 10 ans pour comprendre que j’avais été violé. Dix ans pour réaliser que j’étais dans le déni. Le déni c’est la négation de la réalité. J’ai oublié inconsciemment la réalité pour survivre. Sans déni je serais devenu fou ou je me serais donné la mort. Ce déni est devenu mon ami imaginaire pendant 10 ans. Mais un jour, la mémoire revient. Elle revient parce qu’elle est pleine et qu’elle déborde, parce qu’il est temps d’affronter. Il faut se souvenir à nouveau pour cesser d’être coupable. Parce qu’évidemment pendant tout ce temps on est devenu fautif. Je suis la cause. C’est de ma faute s’il est venu chez moi, c’est de ma faute puisque je lui ai donné rendez-vous. Encore de ma faute puisque je l’ai connu en appelant un numéro de téléphone de rencontre gay. Je ne me suis pas défendu lorsqu’il m’a poussé sur le canapé, lorsqu’il m’a giflé, lorsqu’il m’a mis son couteau sous la gorge. Je l’ai laissé faire. Timidement je lui demandais d’arrêter et de sortir de mon appartement. Timidement parce que je n’avais pas le courage de le repousser. Il était sur moi et bientôt en moi. Il m’insultait et je ne parlais plus. J’étais lâche. Il avait presque raison d’abuser de moi parce que je ne valais rien. Le déni n’est pas le meilleur ami que l’on croit. Pendant 10 ans j’ai tout gardé pour moi. J’ai survécu en me détestant, parce que c’était plus simple que de mettre un mot sur ce qui m’était arrivé. Un gay se fait prendre, si c’est de force c’est parce qu’il le veut bien. S’il se laisse faire c’est parce que ce n’est pas un homme. Je n’étais pas un homme.

1998
Un jour je rencontre un très gentil garçon. Il m’invite à dîner chez lui, j’accepte. J’ai envie de lui. Non, je veux qu’il ait envie de moi. Je veux qu’il me désire et je fais tout pour ça. Il est tendre et calme. Nous faisons l’amour et il commence à me parler, me serrer, me coller, m’étouffer. Sans méchanceté, mais il est là, trop présent. J’ai fait semblant de dormir toute la nuit avec son souffle sur ma nuque et sa peau collée à la mienne. Tout est revenu à ce moment là. Le déni a une date d’expiration. Au matin je suis parti aussi vite que j’ai pu. Il n’y était pour rien, il n’avait rien fait de mal, il avait juste réveillé ma faute. J’en ai parlé à une deuxième personne à ce moment là. La deuxième en 10 ans. Elle m’a écouté, elle n’a pas choisi de me faire rire. Elle a voulu me voir et me serrer dans ses bras. On a parlé, j’ai cru que ce cauchemar était bel et bien derrière moi.

2004/2010
Le temps passe et le bon garçon arrive, celui qu’il faut, celui qui aime vraiment. Nous nous aimons, nous faisons l’amour, je ne suis pas choqué, je ne suis pas effrayé, tout se passe bien. Nous sommes en couple depuis six ans. Mais j’ai des sursauts quand on me touche par surprise, des gestes inconsidérés voire violents. Quelque chose ne va pas. Un geste sera celui de trop. Un homme me touche un jour sur une plage, il s’approprie mon corps sans mon autorisation. Il surgit.Il m’agrippe. Je suis terrifié. Je vais m’effondrer à ce moment là. Quinze ans après le viol. Quelques jours plus tard je suis prostré dans mon appartement. Mon ami ne sait plus quoi faire. Je suis par terre, je deviens dingue. Ce n’est pas la main de mon amoureux qui m’a touché mais celle d’un inconnu, encore. Je pleure bien sûr mais je délire surtout, j’ai peur de tout. C’est peut-être encore ma faute, parce que j’étais sur une plage dite «homo», parce que mon corps était presque découvert. Tout s’écroule et je me souviens de tout, de tous les gestes, des tous les mots, de sa tête, de son corps lourd qui prend de la place, de son sexe qui entre, qui ne sort plus et qui s’attarde jusqu’au bout. Je me souviens de moi qui n’ai rien dit. J’ai dû l’encourager peut-être.

2011/2012/2013/2014
Il m’a fallu une thérapie pour comprendre que je n’étais pas coupable. Il m’a fallu des antidépresseurs pour vivre, travailler, dormir. Il m’a fallu du temps pour me pardonner. Aujourd’hui faire l’amour avec l’homme que j’aime m’est difficile voire impossible. J’aimerais me forcer pour lui, pour ne pas qu’il me quitte. Mais il ne faut plus se forcer et il ne me quittera pas. Il m’aime et il comprend. Après 18 ans de culpabilisation, de silence, de refoulement, j’ai développé des phobies, des angoisses : je suis hypocondriaque, j’ai peur de tous ceux qui peuvent élever la voix trop fort autour de moi, je peux facilement me laisser humilier, j’ai peu d’estime de moi, je ne peux pas prendre le métro la nuit. J’ai peur de la mort, j’ai peur de beaucoup trop de choses. Maintenant je sais une chose mais c’est peut-être la plus importante : Il y a 18 ans j’ai laissé une annonce sur une messagerie gay, un homme y a répondu et il est venu chez moi à ma demande. Voilà ce que j’ai fait. Lui, il m’a battu, menacé, insulté et pénétré de force. C’est un viol et de ça, je ne suis pas responsable mais je vais devoir vivre avec toute ma vie et je sais qu’une partie est détruite à jamais.»

Photo Sylvain Norget

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