Vincent Guillot, porte-parole de l’Organisation internationale des intersexes (OII) Francophonie, reprend espoir. Pour la première fois, un texte écrit par une personne influente prend à bras-le-corps les revendications que l’OII ainsi que l’ILGA portent haut et fort sans trouver de véritable écho. Le texte en question, intitulé «Un garçon, une fille ou une personne – la reconnaissance des personnes intersexes est insuffisante en Europe» est signé Nils Muižnieks, Commissaire aux Droits de l’Homme au Conseil de l’Europe.

«UNE EXTRAORDINAIRE SURPRISE»
L’OII ne s’attendait pas à la publication d’un texte qui soit en telle harmonie avec ses revendications, alors même qu’elle travaille à l’élaboration d’un rapport pour le Conseil de l’Europe:

«C’est une extraordinaire surprise, explique Vincent Guillot. La qualité de ce texte nous a étonné.e.s. Il aura une importance capitale, en particulier pour la France. Il préfigure les lois qui vont suivre. Maintenant, on peut dire que la loi qu’on réclame est sur les rails.»

La loi que l’OII réclame, c’est avant tout une protection contre l’assignation forcée des enfants intersexes à la naissance. Vincent Guillot qualifie ces opérations de «mutilations»: «Quand un enfant intersexe vient au monde, les médecins forcent les parents à l’opérer sur-le-champ. Il faut à tout prix en faire une « fille » ou un « garçon ». Or l’opération est dans une grande majorité des cas une catastrophe pour les jeunes adolescent.e.s et adultes que ces enfants deviennent.» Le mois dernier, l’Allemagne a voté une loi qui donne la possibilité de ne pas renseigner le genre d’un enfant à la naissance. Mais pour l’OII, elle est contreproductive: «Non seulement cette loi pose énormément de problèmes pratiques et administratifs (pour la création de visas par exemple: sans genre sur ses papiers, impossible d’aller aux États-Unis et dans de nombreux autres pays), mais en plus elle exclut une large partie des intersexes à cause de critères trop précis. En fait les parents sont effrayés par l’idée que leur enfant n’ait pas de genre sur ses papiers, et choisissent l’opération.»

«UN PROBLÈME DE DROITS DE L’HOMME NÉGLIGÉ»
Dans son texte, Nils Muižnieks interpelle les pays européens: «[Il y a beaucoup de] préjugés et [d]’ignorance qui entourent la réalité vécue par les personnes dont il est difficile de dire, à la naissance, si elles sont de sexe masculin ou féminin. La plupart des pays du monde continuent de négliger ce qui est pourtant un problème de droits de l’Homme et les personnes intersexes restent ainsi invisibles pour la population majoritaire.» Il cite l’étude du Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, Juan E. Méndez, datée de février 2013, qui inclut la chirurgie normalisatrice de l’appareil génital imposée dans la liste des tortures à abroger dans tous les États:

«Le Rapporteur spécial demande instamment à tous les États d’abroger toute loi qui autorise les traitements médicaux invasifs ou irréversibles, notamment la chirurgie normalisatrice de l’appareil génital imposée, la stérilisation involontaire, ainsi que les expérimentations non conformes à l’éthique, les atteintes à la confidentialité des patients et les « thérapies réparatrices » ou « thérapies de conversion » pratiquées sans le consentement libre et éclairé de la personne concernée. Il les engage également à prohiber la stérilisation forcée ou obligatoire dans toutes les circonstances et à assurer une protection spéciale aux membres de groupes marginalisés.»

Ces groupes marginalisés, ce sont les intersexes, les trans’, mais aussi les homosexuel.le.s – ces catégories n’étant évidemment pas étanches. Dans un autre extrait, Juan E. Méndez dresse le parallèle avec «les personnes subissant un éventail d’interventions forcées comme la stérilisation, des examens forcés de l’anus approuvés par les autorités en vue de la sanction d’éventuelles activités homosexuelles, des tests de virginité intrusifs réalisés par des prestataires de soins de santé ainsi que des traitements hormonaux et des « corrections » chirurgicales de l’appareil génital présentées comme des « thérapies réparatrices ».» Une analyse à laquelle souscrit Vincent Guillot: «Depuis le début de notre mobilisation, nous sommes évidemment en lien avec les associations LGBT. Beaucoup ont adopté le sigle LGBTI. Nous faisons partie de cette communauté. Tout à l’heure, en rentrant chez moi, je me suis fait traiter de « sale pédale » par mon voisin de 90 ans, alors que je ne suis pas gay. À l’origine des mutilations qu’on impose aux bébés intersexes, il y a l’homophobie et la transphobie.»

LA LUMIÈRE AU BOUT DU TUNNEL?
Le Commissaire aux Droits de l’Homme termine son texte en incitant les États à prendre contact avec les associations intersexes. Une initiative qui satisfait pleinement Vincent Guillot: «On peut dire que c’est une première. Jamais je n’avais lu un texte supranational mentionner notre existence.» Vincent a bon espoir que le texte de Nils Muižnieks permette à l’OII de se développer, voire de rémunérer ses membres pour leur travail: «En ce moment, je suis en contact avec une maman qui refuse de faire opérer son enfant de 13 ans. Le corps médical la harcèle et l’a même menacée de lui envoyer les services sociaux pour lui retirer la garde de son enfant. J’ai envoyé un courrier à la ministre de la Santé. À cause de cette histoire, je n’ai pas dormi pendant une semaine. Des cas comme ça, j’en ai plein.»

Photo Jacques Denier/Council of Europe