Florence Bertocchio n’a pas la langue dans sa poche. À chaque rencontre, la militante trans’, aujourd’hui co-porte-parole de l’Inter-LGBT chargée des questions trans’ aux côtés de Clémence Zamora-Cruz et secrétaire de la commission LGBT d’Europe Écologie Les Verts (EELV), a beaucoup à dire et à commenter. Un charisme à tout épreuve, mais surtout un atout, une ressource au service de l’engagement.

Très maladroitement propulsée sous les feux des projecteurs en février dernier à l’occasion des élections municipales pour lesquelles elle a été successivement candidat, puis candidate en 31e position sur les listes d’Antoine Maurice (EELV), Florence n’en garde pas moins un souvenir plein d’autodérision. «J’ai été heureuse de cette médiatisation inattendue, confie-t-elle. Pour une fois qu’on peut parler des questions trans’ et s’indigner, même si c’en était vraiment comique. C’était une aventure rocambolesque.»

L’ENGAGEMENT, «UN ÉQUILIBRE DE VIE»
Car cette native de Lyon à l’aube des années 1960 en a vu d’autres, des obstacles et des embûches dans sa vie de femme trans’. Volontariste, Florence les combat aujourd’hui par un engagement sans faille notamment pour les jeunes générations de trans’. Et avec optimisme. «Il faut faire les choses avec bonheur et envie, explique-t-elle. Tout a commencé quand j’ai pris conscience que ma transition était inévitable.» C’était en 2008.

«J’ai ensuite été en relation avec le festival Des images aux mots (ndlr, le festival de cinéma LGBT à Toulouse qui organisait en janvier sa 7e édition). C’est par le cinéma que mon engagement a débuté. Il y a une osmose entre la vie et le cinéma. C’est un moyen fabuleux de parler simplement de nos vies de trans’», poursuit celle qui se rapprochera dès 2009 d’Arc En Ciel (AEC Toulouse), une fédération d’associations LGBT toulousaines. Après avoir été présidente de la commission trans’, en 2011 voilà Florence présidente de l’association pour un mandat d’un an, et organisatrice de la marche des fiertés la même année.

Elle en est désormais sa plus dévouée trésorière. «J’attache une grande importance à ce que cette association fonctionne bien, poursuit-elle, mais je crois beaucoup au renouvellement associatif et pas en la femme ou l’homme providentiel.le.» Aujourd’hui, être porte-parole de l’Inter-LGBT «correspond à un investissement plus fort» pour cette ancienne bénévole aux Restos du cœur pendant trois ans, adhérente d’EELV depuis 2009. «J’y suis venue pour mes convictions environnementalistes. J’ai toujours été dans la pluridisciplinarité.» À deux reprises, Florence Bertocchio sera candidate sur les listes du parti écologiste, notamment en 2010 aux côtés de Gérard Onesta pour les élections régionales en Midi-Pyrénées. Et d’observer sur son activisme:

«L’engagement me permettait de rentrer dans un équilibre de vie.»

GÉRER SON COMING-OUT COMME UN PROJET PROFESSIONNEL
Après «un parcours scolaire assez compliqué et un parcours professionnel erratique» jusqu’à sa transition, cette ingénieure agronome reconvertie dans l’aviation civile assure, pragmatique, avoir géré son coming-out trans’ «comme un projet professionnel.» «Pour moi, le coming-out ça se réfléchit et c’est d’abord à moi-même que je l’ai fait.» Et de citer Marie-Pierre Pruvot a.k.a Bambi dans le documentaire éponyme de Sébastien Lifshitz: «Il n’y a rien à comprendre, il faut accepter». «S’accepter soi-même sans chercher à comprendre», renchérit-elle avec cette volonté de clarté qui la caractérise. Pour appuyer son propos, Florence Bertocchio n’hésite pas à se référer allègrement à Jean Cocteau ou à Didier Éribon.

«J’aimerais que les jeunes trans’ arrivent très vite à cette prise de conscience.»

florence bertocchio manif

«Au bureau, ce coming-out, je l’ai géré comme un projet professionnel, réitère l’ingénieure. En faisant un pot par exemple». «Pour maîtriser sa communication, il faut être à l’origine de l’information. Pour rassurer les gens également.» Parce qu’à l’annonce de sa transition, elle aura reçu «un très chouette accueil» de ses collègues femmes notamment, Florence se considère finalement comme une personne trans’ «privilégiée». «Des difficultés, il y en a beaucoup. Sauf si on est une personne privilégiée, comme moi, ou si l’on sait se battre. Du reste la vie continue, c’est l’expérience que j’ai faite de ma transition.»

Sur le plan familial, là aussi, la militante dans sa cinquantaine s’estime chanceuse. «Être trans’, c’est quelque chose qui est conscient chez moi depuis mes 5 ans et demi, comme beaucoup de gays, de lesbiennes ou de bi.e.s.» Elle poursuit: «Personnellement, je n’ai pas rencontré de réelles difficultés. Sauf avec mon ex-épouse. Pour ma mère, toutes mes difficultés passées s’expliquaient et ça a resserré les liens avec mon père de manière inattendue.»

«LA SEXUALITÉ, C’EST IMPORTANT»
Après une première demande de changement d’état civil en 2009 qui n’aboutit pas, et une transition bien entamée, Florence Bertocchio part se faire opérer à Bangkok, en Thaïlande, auprès d’un médecin reconnu dans la chirurgie de réassignation sexuelle. «La sexualité, c’est important», martèle la porte-parole de l’Inter-LGBT.

«Aujourd’hui, en France, on nous met des bâtons dans les roues, au nom de l’idée que ce serait dangereux de changer de sexe. Mais si on a affaire à des médecins qui ne nous méprisent pas, alors, ensuite la sexualité se passe très bien.» Et rien n’empêche de retrouver du désir, du plaisir, ou même l’amour. «Pendant deux ans, j’ai fait un bout de chemin avec un homme, et maintenant avec une femme», confie Florence. Et de renchérir: « La sexualité des personnes trans’ n’est pas diminuée».

Après presque un an et demi de procédure, Florence Bertocchio obtient enfin son changement d’état civil en juillet 2013. Mais ce n’est pas une fin en soi. «Je ne vois pas de parcours avec un début ou une fin. Pour moi, il y a des dates: la nuit où j’ai envisagé ma transition, le jour de mon opération etc.»

«Le changement d’état civil, je l’ai demandé en vue d’adopter en tant que femme, et même si finalement je n’adopterai pas.»

Fidèle à sa logique, Florence refuse de se réjouir pour quelque chose qu’elle considère comme «normal». «L’obtention du changement d’état civil n’est pas une grande date pour moi.» La militante retrouve son ton vindicatif et se justifie: «Pourquoi ça a pris du temps? Car je devais d’abord divorcer, ce qui a pris deux ans. Dans mon dossier initial, il n’y avait pas de certificat psychiatrique, mais un certificat gynécologique qui me semblait suffisant. La juge trouvait qu’il y avait vraiment besoin du premier certificat: on perd tout de suite deux mois pour l’audience puis deux mois encore avant d’attendre la transcription pour juillet 2013. Au total, cela fait 16 mois de procédure alors qu’il ne manquait que deux pièces. On se rend très vite compte des conséquences pour la vie quotidienne. Mais ce n’est pas fini, car c’est à votre charge de prévenir la Sécu, votre banque ou votre employeur. Et j’ai déboursé 1200 euros de frais d’avocat.» La militante du changement d’état civil libre et gratuit conclut son aventure administrative: «Il faut que le législateur prenne en compte tout ça.»

Pour autant, pour Florence Bertocchio, pas question d’oublier son histoire, celle qu’elle est, qu’elle a été et d’où elle vient. «On est encore frappé par ces idées qu’être trans’, c’est être comme un mafieux repenti. Est-ce qu’il faut oublier notre histoire personnelle? La notion de fierté, elle implique aussi de dire notre histoire».

FLORENCE BERTOCCHIO EN 6 DATES:

florence bertocchio nb

1959: Naissance à Lyon

2008: Prise de conscience de la nécessité de transitionner

2010: Opération en Thaïlande et candidature aux régionales sur les listes de Gérard Onesta (EELV) en Midi-Pyrénées

2011-2012: Présidente d’Arc En Ciel Toulouse

2013: Co-porte-parole de l’Inter-LGBT chargée des questions trans’

2014: Candidature aux municipales à Toulouse sur les listes d’Antoine Maurice (EELV)

Photos Alexandra Davy

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