Présenté par certain.e.s comme le Xavier Dolan polonais, Tomasz Wasilewski, 34 ans, était de passage à Paris lundi 5 mai pour faire la promotion de son deuxième film, Ligne d’eau – ou Floating Skyscrapers en anglais – après Dans la chambre à coucher, un premier film salué à sa sortie en 2012. Préférant l’émotion et la psychologie humaine à l’action, ce jeune réalisateur est l’auteur d’un cinéma à l’esthétique léchée, et pour le coup profondément aquatique. Interview.

Après Aime et fait ce que tu veux, de la réalisatrice Malgoska Szumowska, c’est le deuxième film polonais qui traite de la thématique de l’homosexualité à sortir en France en 2014. De quoi est-ce révélateur selon vous ? En réalité, c’est la période de postproduction qui a coïncidé. Ce sont deux films très différents, même s’ils décrivent des héros homosexuels. Mais ce qu’il y a de commun, ce qui nous intéresse, c’est la matière humaine et pas forcément la dimension sociale de cette thématique. Mais ce sont les deux premiers films qui racontent de manière honnête l’histoire de deux homos. Je ne sais pas pourquoi, c’est un sujet qui a longtemps été évité dans le cinéma polonais. Là, c’est plutôt une coïncidence en fait.

À travers votre film, on sent qu’en Pologne l’homosexualité reste encore très tabou. Où en est-on réellement ? La société polonaise a-t-elle évolué sur les questions LGBT ? J’ai l’impression que la situation change d’année en année. Avec mon film, j’ai dépeint une situation qui se rapporte aussi à l’ensemble des pays de l’ancien bloc soviétique. On a d’ailleurs montré notre film en Serbie, après la République Tchèque et New York, et on peut tracer une frontière dans la réception même de l’histoire. Par exemple, quand Kuba reçoit une gifle de sa mère, elle sait déjà qu’il est dans une relation avec Michal et elle se demande ce qui a bien pu se passer pour en arriver là. Le spectateur en Occident rit de cette situation alors que chez nous, les réactions sont sérieuses. On voit à quel point une société ou une autre a travaillé sur certains sujets sociaux. Le film a très bien été reçu en Pologne : il a eu bonne presse et il a gagné le prix du public au festival de Wroclaw. Mais il a été perçu comme un film controversé qui rompt avec les tabous alors qu’il ne rompt pas le tabou de l’homosexualité. Il y a eu des réactions positives mais il y a également eu des obstacles pour produire le film. Certains cinémas ne voulaient pas de l’affiche polonaise car elle représentait les deux visages des héros qui s’embrassaient presque. Il y a par exemple eu des protestations pour supprimer le teaser du film à Varsovie car il n’était «pas moral». Le film a quand même été accueilli comme un film sérieux.

Est-ce difficile d’être un jeune gay ou une jeune lesbienne en Pologne ? Je ne saurais pas vraiment répondre à la question. En réalité, j’ai plus essayé de me concentrer sur les émotions et non pas sur cette dimension sociale, qui y de fait incluse. Notamment quand Michal est battu. Pendant longtemps, j’ai réfléchi à savoir si je devais mettre cette scène dans le film. La veille de faire les photos pour le tournage, à l’été 2012, je regardais les informations à la télévision polonaise et l’une de ces infos portait sur les minorités sexuelles en Pologne. Une des expert.e.s interrogé.e.s a affirmé qu’entre 90 à 95% des garçons ou filles homosexuel.le.s subissent des violences de la part de la société polonaise. Après avoir vu ça, je me suis dit qu’il fallait que je mette cette scène car les minorités sexuelles restent discriminées en Pologne. Les pays de l’ancien bloc soviétique doivent encore travailler sur ces questions-là. Après avoir été si longtemps fermés, il leur faut rattraper le temps perdu sur la question de l’homosexualité. D’autre part, il y a de fortes traditions catholiques et presque 100% de la population se dit croyante. Ce sont donc des sujets qu’on arrive encore difficilement à faire émerger. Mais ça change, et tous/tes les citoyen.ne.s doivent avoir les mêmes droits.

Le flottement, c’est vraiment la trame et l’ambiance du film. Pourquoi ? En tant que spectateur, je cherche les films qui vont m’émouvoir. Je n’aime pas les films qui explicitent trop. Donc en réalisant, je fuis de telles solutions de réalisation. Au cinéma, j’ai envie de faire entrer le spectateur dans un état d’émotion et cet état va influencer sa façon de vivre le film. On connaît tous des émotions : j’essaye de les mettre à l’écran pour les retrouver dans le spectateur qui va suivre le chemin des personnages. Bien évidemment, le spectateur est très différent des personnages, donc je cherche les moyens de l’émouvoir pour qu’il puisse vivre le film comme les personnages. Peut-être que ce flottement veut décrire l’état émotionnel dans lequel se trouve les héros eux-mêmes.

Pourquoi ce titre de Floating Skyscrapers dans les versions polonaises et anglaises ? C’est toute une histoire. Déjà enfant, j’avais inventé ce titre. À l’époque pour mon premier film, Dans la chambre à coucher, je n’ai pas trouvé de connexion émotionnelle, alors que cette fois-ci oui. J’ai toujours voulu faire du cinéma. À 13 ans, pendant des vacances d’été à New York, je posais pour une photo avec ma mère et ma sœur et je regardais, au travers de la fenêtre, les gratte-ciels de Manhattan. Prononcer ces mots en anglais devenait naturel.

Quand vous avez proposé le scénario à vos acteurs, ont-ils tout de suite accepté de jouer des personnages gays ? Comment ont-ils appréhendé le scénario et le jeu ? Ils étaient d’accord tout de suite. Ça a d’ailleurs été très difficile pour trouver les acteurs. Beaucoup d’acteurs renonçaient à la participation aux auditions. Le dernier jour, Bartosz Gelner [ndlr, Michal dans Ligne d’eau] est arrivé, et dès que je l’ai vu, je me suis dit que j’allais travailler avec lui pour le rôle principal. Mais quelque chose clochait. Le même jour Mateusz Banasiuk [ndlr, Kuba, le nageur dans Ligne d’eau] est également venu. Ils ont joué la scène ensemble et il y a eu un déclic. J’ai d’ailleurs appris qu’ils étaient amis : ils n’avaient pas peur de jouer. C’était également leurs premiers rôles principaux, et quand ils ont vu le scénario et sa dimension «controversée», ils trouvaient qu’il y avait une belle matière pour travailler les personnages. Je cherchais justement des acteurs qui voulaient se donner : cela coïncidait avec ma vision du jeu d’acteur et du cinéma.

La bande annonce du film:

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Ligne d’eau – Bande-Annonce Officielle (VOST).

Photo Florian Bardou