C’est une trouvaille fictionnelle familière au théâtre: imaginer la confrontation de deux personnages historiques. Récemment, l’auteur Jean-Marie Besset avait fait se rencontrer Molière et Cyrano de Bergerac dans Le Banquet d’Auteuil.

Le couple de théâtre Bernard Larré et Frédéric Mancier a lui imaginé les rapports épistolaires entre deux femmes pas tout à fait comme les autres: Marie-Antoinette, reine de France et le Chevalier d’Éon, une des premières «trans’»  médiatisées. Quarante ans de sa vie, le chevalier d’Éon a vécu sous une identité masculine. Puis, jusqu’à sa mort, elle a été la Chevalière d’Éon, une des seules femmes de l’histoire de France à porter la croix de Saint-Louis, la plus haute décoration militaire de l’époque.

Le Chevalier d’Éon, personnage jusqu’au bout énigmatique, accompagne la reine dans son cheminement, révèle la femme en habillant Marie-Antoinette. Le plateau est nu, l’action est concentrée sur les deux personnages, une musique (signée Anne Isabelle Devillers) brillamment inspirée du compositeur Glück (Orphée et Euridice) vient ponctuer leurs lettres.

Déjà, dans Ne pas oublier de vivre, les deux auteurs de Royale Légende, Bernard Larré et Frédéric Mancier, avaient écrit la confrontation entre deux êtres, une femme condamnée à une longue peine et un prêtre.

L’auteur autrichien Stefan Zweig, dont on ne doute pas qu’il a beaucoup inspiré les auteurs de cette pièce, écrivait dans sa biographie de la reine décapitée:«Peu avant que la forme humaine ne se brise, le chef-d’œuvre impérissable est achevé, car à la dernière heure de sa vie, à la toute dernière heure, Marie-Antoinette, nature moyenne, atteint au tragique et devient égale à son destin».

C’est cette évolution, de l’adolescente insouciante mariée à 14 ans à un inconnu (le futur Louis XVI) à la femme accusée de tous les maux (y compris d’amours saphiques) et devenue le symbole de la royauté honnie, que présente cette belle pièce, où le Chevalier d’Éon multiplie les bons mots et assène quelques vérités toujours actuelles sur la place des femmes dans une société machiste. La dernière partie de la pièce, lorsque la pénombre envahit peu à peu le plateau et où nous vivons les dernières heures de Marie-Antoinette, est glaçante.

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«Royale Légende», de Bernard Larré et Frédéric Mancier, mise en scène Xavier Berlioz, avec Nadine De Géa et Patrick Blandin. Jusqu’au 8 juin au Lucernaire, à Paris.