Nitzan Horowitz, seul député israélien ouvertement gay, était de passage à Paris en ce début mai. Cet homme de 49 ans en est à son deuxième mandat au parlement israélien, la Knesset. Il y représente le parti Meretz, un parti social-démocrate, vert et laïc. Il y a quelques mois, il s’est présenté à la mairie de Tel Aviv, où il a échoué, en obtenant tout de même près de 40% des suffrages. Avant la politique, il était journaliste, à la télé et pour la presse écrite. Il a notamment été correspondant à Paris du journal Haaretz pendant six ans. C’est donc dans un français impeccable qu’il a répondu à nos questions.

Pourquoi être passé de journaliste à homme politique? J’ai toujours été un militant politique passionné. J’ai pris cette décision et je ne la regrette pas. Je suis pour le changement en Israël et il y a beaucoup à faire…

Le fait d’être ouvertement gay a-t-il été un sujet important lorsque vous avez été candidat aux mandats de député et de maire? Un sujet important oui, mais pas un obstacle. La presse en a parlé, mais d’une manière positive. Cela m’a aidé, même. Cela m’a donné une particularité. On m’a mis en garde lorsque j’étais candidat à la mairie de Tel Aviv: parce que j’étais homo, j’allais rencontrer des difficultés. Cela n’a pas été le cas sur le plan personnel. Au contraire. Mais sur le plan politique, c’est un problème en Israël.

À la Knesset, vous côtoyez des collègues religieux juifs orthodoxes. Quelles relations avez-vous avec eux? Sur le plan personnel, aucun problème. On est amis, on se parle, on prend des cafés ensemble: tout va bien. Mais sur le plan politique, en ce qui concerne les législations que je propose, mes combats, mes luttes, tout est bloqué.

Il y a un projet de loi en préparation pour étendre la gestation pour autrui (GPA) aux couples gays. La loi va-t-elle voir le jour bientôt? Cela a été proposé par une ministre de la Santé, qui est une ministre assez libérale. Mais pour l’instant, il y a un autre parti au gouvernement, un parti religieux orthodoxe, qui fait barrage. Pour l’instant, c’est bloqué.

Le principal parti au pouvoir, le Likoud, y est donc favorable? J’espère, mais j’ai des doutes. Parce qu’Israël est un pays assez conservateur et ça dépend de la politique. Si la gauche fait assez pression, peut-être le Likoud et le Premier ministre y seront favorables. C’est le jeu politique.

Il n’existe pas de mariage civil en Israël. Et les mariages religieux sont réservés aux couples hétérosexuels. Comment le législateur peut-il faire évoluer cette situation? Le mariage est une question intéressante en Israël. Chez nous, la religion fait partie de l’établissement étatique. Il n’y a pas de séparation de l’Église et de l’État comme en France. Tous les mariages sont des mariages religieux. Ce n’est pas possible pour les couples de différentes religions et ce n’est pas possible pour les couples de même sexe. Il faut donc changer ça. Malgré tout, il existe des systèmes parallèles qui reconnaissent tous les couples, comme le concubinage. Il suffit de vivre quelques mois ensemble et cela donne presque les mêmes droits que le mariage. Ce n’est pas dans la loi, mais c’est reconnu par la justice. Cela donne une solution pratique qui n’est pas tout à fait mauvaise. Mais bien sûr, cela n’est pas l’égalité. Il faudrait donc d’abord trouver un chemin alternatif au chemin religieux en instaurant un mariage civil et après, ce mariage pourra être ouvert aux couples gays et lesbiens. Donc c’est un peu plus compliqué qu’une loi comme celle du mariage pour tous en France. Actuellement, avec la droite et les partis religieux au pouvoir, ça me semble assez difficile à réaliser. Il faut attendre que la gauche revienne aux affaires.

Le Premier ministre Benyamin Nethanyaou s’est-il exprimé sur ces questions? Davantage à l’étranger qu’en Israël. À l’étranger, pour montrer qu’Israël est un pays libéral et tolérant – ce qui est vrai en partie –, il parle de la situation de la communauté LGBT dans le pays, qui est bien meilleure que dans les pays voisins. Mais en Israël, quand nous, nous proposons des projets de lois, toutes sortes de démarches administratives ou de choses pour améliorer nos vies, il fait obstacle. C’est une approche assez hypocrite. J’essaie de mener un discours plus équilibré.

Qu’est ce que vous pensez des critiques qui reprochent à Israël de faire du «pinkwashing»? On me demande tout le temps de le faire! Je suis invité partout dans le monde pour faire du pinkwashing! Je refuse de le faire. Je lutte pour les droits de l’homme, pour tous les hommes et toutes les femmes, pas seulement pour les droits de la communauté gay. Juifs, arabes, religieux ou non, nous sommes tous égaux. Sur le fond, on a avancé énormément sur les droits LGBT en Israël. En même temps, il y a des endroits en Israël où on tue les homos, parfois à l’intérieur même des familles. Et puis, en Israël on a un problème de droits de l’homme avec l’occupation des territoires palestiniens. Je suis favorable à ce que l’on montre nos succès, mais pas que cela serve à cacher quelque chose de moche.

Quelle est la position de votre parti sur le problème israélo-palestinien? Nous luttons activement pour la solution dite des deux États. Un État israëlien et un État palestinien. C’est pour Israël que nous faisons cela. Si on veut qu’Israël soit un pays moderne, tolérant, démocratique, il faut se débarrasser de l’occupation. On ne peut pas continuer à contrôler la vie de millions de gens qui ne bénéficient d’aucun droit fondamental. Cela ne va pas avec la démocratie, ça. Cela sert aussi nos intérêts du point de vue de la sécurité. Nous avons des accords avec l’Égypte, la Jordanie, cela améliore la sécurité. De tous points de vue: social, moral, économique, sécuritaire, il faut aller vers la paix. Le prix est assez cher pour cela. Mais cela en vaut la peine. Et puis cela pourrait ouvrir le Moyen-Orient tout entier.

Connaissez-vous des organisations LGBT palestiniennes? À mon avis, cela n’existe pas, parce que ce n’est pas légal. Dans la bande de Gaza, dirigée par le Hamas, un parti islamiste intégriste, c’est très risqué de mener une telle activité. Même en Cisjordanie, cela ne peut être que clandestin. Mais j’ai beaucoup de contacts avec des Palestiniens. Il y a un phénomène assez tragique. Les homos palestiniens sont menacés, chassés de chez eux. Pas mal de gays palestiniens arrivent en Israël, où ils sont considérés comme des immigrés clandestins. De notre côté, on essaie d’aider. Parfois, la solution est d’aider à trouver un refuge dans un autre pays, comme l’Australie.

Être menacé au titre de son homosexualité n’est pas une raison pour obtenir l’asile en Israël? Malheureusement, non. J’ai déjà évoqué cela avec le ministre des Affaires intérieures. Il refuse de considérer la question.

Il a des situations très contrastées en Israël, avec d’un côté l’ouverture flamboyante de Tel Aviv et le conservatisme de Jérusalem. La différence tend-elle à s’amoindrir?  À Tel Aviv, la gay pride est devenue un carnaval. Cela a un peu perdu son caractère politique. C’est devenu l’événement le plus populaire d’Israël. Il y aussi une gay pride à Jérusalem, mais c’est beaucoup plus politisé, davantage porté sur les valeurs défendues par la communauté. C’est vrai qu’il y a eu des incidents il y a quelques années. Les gay prides ont lieu désormais dans la plupart des grandes villes. On avance. Je regarde les cinq dernières années… Quel progrès! C’est presque une révolution.

Vous étiez aux manifestations qui ont suivi la tragique fusillade de Tel Aviv en 2009, où un inconnu avait tué deux personnes et en avait blessé quinze autres dans une association LGBT. Comment avez-vous vécu cela? Je suis arrivé sur place quelques minutes après la fusillade. C’est le crime de haine le plus grave de l’histoire du pays, hors actions terroristes. On n’a toujours pas trouvé le coupable. Cela pose beaucoup de problèmes pour la communauté. Cela veut dire que le tueur est toujours libre. C’est très triste. Malheureusement, certains continuent malgré tout à inciter à la haine. La plus grande association LGBT du pays a créé une association du nom de l’éducateur tué dans la fusillade. Elle publie chaque année un rapport sur les actes homophobes. Il y a, hélas, beaucoup à rapporter.

 Pendant votre séjour à Paris, vous allez rencontrer l’association juive LGBT Beit Haverim. Que souhaitez-vous leur dire? Le Beit Haverim est proche d’Israël. Ses membres y viennent souvent, ils s’intéressent à ce qui se passe chez nous. Et je garde contact avec d’autres associations. Il faut lutter ensemble. Ça aide énormément quand vous avez des partenaires dans le monde. Par ailleurs, je suis l’un des initiateurs d’un projet: faire une association internationale des élus LGBT, LEO (LGBT Elected Officials). Nous avons déjà des dizaines de maires, de parlementaires, de conseillers municipaux partout dans le monde. Parce que les problèmes sont plus ou moins les mêmes partout.

Photos Xavier Héraud

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