9782259222433 Depuis le printemps 2013, Giulia Foïs, journaliste à Radio France, anime sur les ondes du Mouv’ l’émission Point G comme Giulia qui traite de l’amour et de la sexualité, ou plutôt de toutes les amours et de toutes les sexualités. Du bisou à la fellation en passant par la bisexualité ou l’homophobie dans le sport, de très nombreux sujets sont abordés en présence d’un.e invité.e, expert.e en son domaine (psychologue, anthropologue, sociologue, ou associatifs, etc) par le Point G. Dans un livre bilan et éponyme, publié le 24 avril dernier, la journaliste revient sur une année d’émission, sa genèse, ses tabous et ses constats. De la matière brute à exploiter.

Dans Point G comme Giulia, discuter de toutes les sexualités de manière égale, ça a été posé comme une évidence dès le départ? Tous les choix que je fais sont des choix qui me sont apparus comme complètement évidents. Deuxièmement, je suis quelqu’un de fondamentalement engagé. Je ne suis pas militante, mais je suis très engagée. J’ai dû faire ma première manif alors que j’étais dans le ventre de ma mère et j’ai pris des positions qui vont toujours à peu près dans le même sens, autrement dit dans le sens d’une égalité des droits pour tout le monde. On vit dans une société qui est de plus en plus clivée, dans un moment où ça ne sent pas très bon: on est tou.te.s en train de se replier les un.e.s les autres et de considérer l’autre comme un ennemi potentiel. Du coup, la différence, on la tolère encore moins. Et ça peut me faire chialer car ce sont des sujets que je prends très à cœur. À partir de là, je ne pouvais pas avoir l’opportunité d’avoir un micro ouvert tous les jours pour ne pas m’en servir. Pour moi, la radio sert à ça. C’est une émission engagée parce que la sexualité, c’est à la fois quelque chose qui peut te libérer formidablement mais qui peut aussi t’enfermer désespérément. Quand on a la chance de faire ces émissions-là sur ces sujets-là, il faut s’en servir absolument tous les jours pour marteler une égalité de droits.

Dans ton livre, tu écris que tu n’as pas voulu faire une émission sans tabous, parce qu’il y a des tabous. Sont-ils toujours aussi forts concernant l’homosexualité et la sexualité de manière générale? J’ai grandi dans une famille où on admettait que chacun pouvait avoir sa sexualité. Pourtant, autour de toi, tu te rends compte que pour les gens ce n’est pas aussi évident. Au contraire, il y a des préjugés, des stéréotypes assez durs parfois, etc. Quand l’émission s’est lancée, comme je suis convaincue qu’il y a autant de sexualités que d’individus, si je voulais une vraie discussion sur la sexualité, j’avais besoin de points de vue divers, donc ça voulait dire qu’il me fallait des hommes et des femmes, des hétéros et des homos, et puis des jeunes et des vieux. Je cherchais vraiment à avoir la discussion la plus ouverte possible. Mais, pour en revenir aux tabous, moi ce qui m’a beaucoup frappée, c’est qu’au début les garçons et les filles homosexuel.le.s n’osaient pas intervenir. Ils/elles nous écrivaient sur Facebook en nous disant: «Moi je ne suis pas votre cas car j’aime quelqu’un du même sexe que moi» ou «moi, je ne vais pas trop pouvoir intervenir dans le débat parce que je suis homo». Ce qui m’a frappée, comme pour les femmes, c’est cette intériorisation du machisme ou de la misogynie, être persuadé qu’on est beaucoup moins capable que les autres. Chez les homos, c’est comme si on leur avait répété que puisqu’ils/elles avaient « fait le choix d’aimer quelqu’un du même sexe qu’eux/elles », alors ils/elles n’allaient pas avoir les mêmes droits. Ça m’a beaucoup frappée et attristée au début de me rendre compte à quel point ces trucs-là avaient été intégrés par les premièr.e.s qui en souffraient.

Dans la pratique sexuelle, est-ce que tu retrouves les mêmes tabous chez les gays, lesbiennes ou bi.e.s que chez les hétéros? On aimerait se dire que parce que les homos ont plus souffert des discriminations et parce qu’ils/elles ont appris un peu plus à réfléchir alors ils/elles sont devenus un peu plus tolérant.e.s dans leur sexualité. Malheureusement, non. Néanmoins, après une discussion avec Alban (ndlr, un auditeur gay), j’ai constaté que les hétéros sont faits par l’idée de la norme, autrement dit: est-ce que je suis normal? Très justement, Alban m’a fait remarqué que les homos, à partir du moment où ils décident de vivre leur homosexualité, c’est qu’ils se sont posé ces questions sur la norme et les ont dépassées parce que sinon cela les tuait. Donc quand les homos vivent leur homosexualité tranquillement et de manière apaisée, je les trouve plus ouvert.e.s. Les plus fermés sur ces questions-là, ce sont les mecs hétéros car leur sexualité n’a jamais été posée comme un «problème». Au contraire, elle a toujours été très encouragée puisque plus tu couchais plus tu étais «un vrai mec». On vit encore dans un monde très patriarcal, donc ils n’ont pas eu de questions à se poser sur la façon de se faire une place puisque leur place est donnée. À partir de là, ils vont être plein de certitudes, et la certitude ça bouffe. Alors que pour les homos, comme pour les femmes, la sexualité n’est pas donnée, donc il faut qu’on réfléchisse à qui on est et surtout à ce qu’on a le droit de faire, ce que la société nous autorise à ressentir et à vivre et ce qu’on peut prendre comme liberté en termes de ressenti, de sentiments, de pensées, de fantasmes ou d’envies.

Giulia fois 4

Comment as-tu vécu ces deux dernières années où l’homophobie et où des visions rétrogrades de la sexualité ont été mises au grand jour? Très mal, forcément. Mais, dans le même temps, cela te rappelle pourquoi tu fais ce métier-là de journaliste. Ce qui te donne de la niaque puisque tu te dis que tu vas retourner au charbon tous les jours. Ça te rappelle que ton métier et le service public ont un sens, c’est-à-dire susciter le débat public et créer du lien social pour qu’on puisse se parler et s’entendre aussi. Au niveau personnel, ça m’a collé des angoisses, des bouffées de colère, etc., car au fond, c’était juste de l’ignorance.

Que penses-tu de la façon dont les autres médias et journalistes traitent de la sexualité ou de l’homosexualité? Sur l’homosexualité, la presse va uniquement interroger les homos pour des papiers et des problématiques spécifiquement homos. Les médias hétéros s’adressent aux hétéros, et les médias homos aux homos en oubliant un point commun, c’est qu’à un moment donné il y a deux personnes qui ont du désir et parfois du plaisir. On continue à nous opposer entre hétéros et homos: je trouve ça dommage. Et puis malheureusement, quand on nous parle de sexualité, que l’on soit hétéro ou homo, on se retrouve coincé dans le même écueil qui est celui de la performance. On n’a toujours pas compris que la sexualité ne se discute pas avec des «il faut». À partir du moment où la sexualité est contrainte par une injonction, elle meurt. Tant qu’on en est à du «il faut», on a tout faux. On a passé des siècles à se dire qu’il ne fallait pas, et depuis 20 ans, il faut tout tester, tout tenter, tout essayer. La vraie liberté, ce serait tout ça. Non. La vraie liberté ce sera quand on aura arrêté de dire «il faut» et quand on se demandera ce dont on a envie ou pas.

Plus globalement, n’est-ce pas un problème d’éducation à la sexualité? L’éducation à la sexualité est inexistante. Il y une loi qui prévoit depuis 1973 des classes spécifiques dédiées à la sexualité, des ateliers, etc. À chaque fois que l’école a tenté d’apporter sa réponse, il y a eu une levée de boucliers. Aujourd’hui encore, avec les histoires autour du genre dans les manuels scolaires, on a assisté à une levée de boucliers. Comme l’éducation à la sexualité est un sujet hyper «touchy», l’Éducation nationale ne veut pas s’en saisir. Aujourd’hui, c’est fait avec les ABCD de l’égalité, mais il faut se rappeler tout le désordre que ça a foutu. L’école a peur des parents, qui ont peur de leurs enfants parce que la sexualité c’est un sujet qui te renvoie à toi : à tes failles personnelles et à tes interdits. C’est donc compliqué de parler de sexualité avec son enfant car ça implique de rentrer dans l’intimité, et personne n’a envie d’en parler. Du coup, si l’école ne le fait pas, qui le fait? Youporn? Mais Youporn est là aussi parce que personne ne veut prendre ce sujet en main. C’est aux associations de faire ce travail d’éducation à la sexualité qui est aussi une éducation à l’égalité et à la tolérance. Heureusement, certaines le font très bien.

Est-ce que ton émission t’a fait changer de regard sur ta propre sexualité? La sexualité change tout le temps. Ce qui est valable aujourd’hui ne l’est pas demain. Il y a des choses que j’aimais il y a deux ans que j’aime moins aujourd’hui. Et puis il y a des envies qui sont venues après l’émission. J’ai pu faire cette émission car j’avais déjà réfléchi sur pas mal de choses. J’avais bossé sur la sexualité donc j’avais quelques billes même si j’ai tout sauf la science infuse, ce que je raconte dans mon livre d’ailleurs. Je suis la première à me ramasser et à me prendre des murs. Après coup, il y a des choses qui ont été validées par l’émission: d’abord l’idée que chaque sexualité est unique, il n’y a pas de règles et de recettes uniques, et puis l’idée qu’il existe une angoisse de la norme, d’une seule façon de faire. Concernant ma sexualité, mis à part le fait que c’est ma vie privée (rires), je crois que comme pour tout un chacun, je continuerai de me planter. Point G, ça a le mérite d’ouvrir la discussion et de t’ouvrir à des trucs auxquels tu n’aurais pas pensé juste parce que tu en discutes. À ce niveau-là, je suis sur le même plan que mes auditeurs, en parlant régulièrement de sexualité avec plein de gens, il y a forcément des idées qui me viennent.

Photos RADIO FRANCE/Christophe Abramowitz