Excuses de circonstance ou repentir sincère? Si (et c’est un grand si) un doute persiste dans cette affaire, c’est sur l’état d’esprit actuel de Taieb, 19 ans, Malik, 20 ans, et Kidé, 21 ans. Ont-ils réellement pris conscience de la gravité de leurs actions – ou, dans le cas du dernier, de son inaction? Leur place est-elle en prison ou faut-il tenter une réinsertion, en particulier par le travail?

Si la question posée aux juges est complexe, les faits, eux, sont clairs. Dans la nuit du 6 au 7 avril 2013, Wilfred et Olivier ont été agressés par quatre hommes alors qu’ils sortaient d’une soirée chez un ami, dans le XIXe arrondissement de Paris. Ils se tenaient par le bras, Wilfred portait un pantalon rose. En quelques secondes, se souvient Olivier, «on bascule dans l’horreur.»

Comme l’a reconnu Malik pour la première fois à l’audience, c’est un «oh les homosexuels», lancé par l’un des quatre hommes, qui a donné le départ des violences. Olivier a reçu un coup de poing sur la tempe, venu de derrière. Il a été frappé aux yeux, sa vue s’est brouillée, il ne reconnaîtra pas ses agresseurs. Wilfred, lui, est au sol, et reçoit des coups de pieds. Il ne se souviendra de rien. Au moins deux des hommes ont frappé, même si à l’audience personne n’admettra avoir donné des coups de pieds. Tout va très vite, les agresseurs prennent la fuite. Un passant appelle les secours, Olivier rappelle quelques instants plus tard. Le lendemain, après l’hôpital, Wilfred publie sur Facebook une photo de son visage tuméfié, avec un texte expliquant ce qui leur est arrivé, à Olivier et à lui.

«On ne veut pas être des victimes qui ont honte, qui se cachent, explique-t-il aux juges. C’est le contraire que je veux être, je suis fier et je me montre, même si c’est moche à voir.»

Quatre hommes sont arrêtés en septembre 2013, après une enquête d’une rare efficacité dans une affaire de ce type. Un témoignage anonyme vient rapporter que Malik et Taieb se sont vantés d’«avoir tapé des homos qui le méritaient». L’enregistrement d’une conversation téléphonique confirme qu’ils hésitent à parler au téléphone de cette histoire «de dep» (de «pédés») parce que «c’est chaud». Les médias ont très vite repris la photo de Wilfred, l’affaire fait beaucoup parler. Kidé est soupçonné d’avoir assisté à l’agression – ce qu’il nie toujours, bien que Taieb assure qu’il était présent et qu’il «n’a rien fait». Un quatrième agresseur présumé, mineur au moment des faits, comparaitra ultérieurement devant le tribunal pour enfants.

À l’audience, les prévenus affirment ne pas être homophobes («les homosexuels sont des gens normaux»), tous trois présentent des excuses aux victimes, avec plus ou moins de crédibilité.

LE COURAGE «FACE À LA LÂCHETÉ»
«C’est un honneur pour moi de défendre deux hommes courageux face à la lâcheté, plaide Caroline Mécary, qui représente le couple agressé. Olivier et Wilfred ne sont pas dans cette salle d’audience pour défendre une cause. Olivier et Wilfred sont dans cette salle d’audience parce qu’ils ont été agressés à raison de leur orientation sexuelle.

«Quand Olivier et Wilfred m’ont demandé d’assurer leur défense, ils voulaient comprendre en venant devant vous comment il est possible en 2013 d’être agressé non pas parce qu’on aurait fait quelque chose mais à cause de ce que l’on est.»

Ce n’est pas un hasard, affirme-t-elle, si les coups ont été portés au visage: «Le visage, c’est l’identité.» «Chacun de ces coups disait « non, vous n’avez pas le droit d’être gay, non, vous n’avez pas le droit de venir dans notre quartier en étant gay », estime-t-elle. Dans le monde anglo-saxon, on appelle cela des crimes de haine, parce qu’il n’y a pas d’autre mobile que la haine.»

L’avocate raille les «excuses de circonstance», l’«amnésie opportuniste». «Votre jugement n’effacera pas les coups et la douleur physique, dit-elle aux juges, la honte et l’humiliation ressenties d’avoir été traités comme un objet, cette peur sourde qui prend [Wilfred et Olivier] au ventre chaque fois qu’ils sortent dans la rue. Mais votre jugement fera justice. Il dira aux mis en examen: « les coups que vous avez portés sont inadmissibles et barbares. Ils ne sont pas tolérables dans une société civilisée. Mais parce que moi, Tribunal, je vous juge, vous pourrez à nouveau faire partie de la communauté des hommes.»

Pour la procureure, la circonstance aggravante à raison de l’orientation sexuelle, souvent difficile à établir, est ici évidente. Elle parle de «passage à tabac», de «lynchage», souligne que les agresseurs présumés sont de «jeunes majeurs bien connus déjà du tribunal pour enfants». «Ils ne semblent pas réaliser la gravité de leurs actions, se réfugient derrière l’excuse de l’alcool», déplore-t-elle. Et dénonce une «atteinte aux principes républicains les plus élémentaires, dont l’égalité».

La procureure a requis une peine de trois ans de prison dont un an avec sursis contre Taieb et 30 mois dont 12 avec sursis contre Malik. Tous deux comparaissaient pour violences ayant entraîné une incapacité totale de travail inférieure à 8 jours en réunion et à raison de l’orientation sexuelle de la victime (Olivier Couderc) et violences ayant entraîné une ITT supérieure à 8 jours en réunion et à raison de l’identité sexuelle de la victime (Wilfred de Bruijn). Elle a aussi demandé un an de prison dont six mois avec sursis contre Kidé, pour non empêchement de délit contre l’intégrité corporelle.

L’ALCOOL COMME EXCUSE
Au fil des auditions, Malik et Taieb ont fini par admettre être les auteurs de l’agression. L’avocate de Kidé délivre une plaidoirie alambiquée, tentant de démontrer que son client n’étant pas dans la tête de ses amis, il ne pouvait pas empêcher l’agression.

Taieb, lui, comparait sans avocat, s’amuse lors de la suspension de séance et répète à plusieurs reprises qu’il ne se souvient pas de grand chose, qu’il était «bourré» ce soir-là. «Si vous ne vous souvenez pas, c’est vous qui allez porter le chapeau, l’a prévenu la juge. Vous prenez sur vous de ne pas dire ce qu’ont fait les autres qui en ont fait plus que vous. Vous avez peur des représailles?»

Stratégie différente pour Malik, qui conserve un visage grave tout au long de l’audience: il avait un peu bu, il se souvient très bien n’avoir donné qu’un coup de poing. Et, surtout, il est désolé. Il est conscient que ce qu’il a fait mal, il promet qu’il ne recommencera pas. «En maison d’arrêt quand je me réveille je ne pense qu’à ça», dit-il. Son avocat, Yann Le Bras – qui a également défendu le rappeur Booba – le présente comme un gamin mal structuré, élevé par un père éboueur, et veuf, qui pendant longtemps lui a caché la mort de sa mère. Oui, Malik est «responsable d’avoir participé à une agression lâche, lamentable, barbare, admet l’avocat, reprenant les termes employés par Caroline Mécary et par la procureure. Mais est-il sincère?». Pour lui, cette sincérité ne fait aucun doute. Et plutôt qu’une peine de prison – 18 mois ferme et 12 mois de sursis lui semblent néanmoins cohérents –, il serait plus utile, plus efficace, insiste-t-il, que SOS homophobie, qui s’est portée partie civile, l’invite à venir parler devant des jeunes, à raconter comme il était idiot à 18 ans et comme il a honte aujourd’hui de ses actions.

La jugement a été mis en délibéré au 3 juin.

Parmi les membres du public, entre les proches des victimes et les copains des prévenus, se trouve Bruno Wiel, victime d’une grave agression homophobe en 2006 (lire Les quatre agresseurs de Bruno Wiel condamnés à des peines de 16 à 20 ans de réclusion criminelle, Caroline Mécary: «Le procès des agresseurs de Bruno Wiel va marquer les esprits» et Bruno Wiel: «Je suis reparti du tribunal sans aucune réponse à mes questions»). Il avait promis à Wilfred d’être présent, il s’était aussi juré à lui-même qu’il assisterait à tous les procès où la circonstance aggravante de l’homophobie pourrait être admise. «C’est la même défense que mes agresseurs, remarque-t-il: ils étaient bourrés, ne se souviennent de rien, c’est pas moi c’est l’autre…»

«Le caractère homophobe doit être reconnu, c’est très important, commente Olivier à la sortie de l’audience. Et sur un plan plus général, ce procès va nous permettre de tourner la page.» «C’est dur, long et éprouvant de revivre tout cela, mais c’est aussi nécessaire», renchérit Wilfred.

«Cette agression physique emblématique est caractéristique de ce qu’on reçoit sur la ligne d’écoute de SOS homophobie, souligne Yohann Roszéwitch, président de SOS homophobie, dans le sens où elle est commise par des inconnus, par des hommes, jeunes, d’où la nécessité de la sensibilisation dès le plus jeune âge en milieu scolaire, aux discriminations et à l’homophobie en particulier. C’est surtout un simple geste d’affection qui déclenche cette haine homophobe. Aujourd’hui, Wilfred et Olivier ont moins peur seuls qu’ensemble, c’est vraiment le couple gay qui a été agressé.»

Photo Judith Silberfeld