Un véritable chemin de croix. Telle pourrait être l’expression la mieux adaptée pour résumer l’histoire de Bertrand Valgaeren (65 ans), professeur de physique-chimie d’origine flamande qui réside à Sanary-sur-Mer dans le Var, et de Jean-Eudes Berewidougou-Valgaeren (17 ans), jeune burkinabé, son fils adoptif, retenu au Bénin sans autorisation de sortie vers la France de la part des autorités du Burkina Faso. Depuis novembre 2013, leur histoire fait d’ailleurs l’objet d’un roman ou récit graphique de 160 pages, Jean-Eudes, aux éditions Les Enfants Rouges co-écrit par Jean-Marc Pontier avec Bernard.

Et pourtant, tout avait si bien commencé. En 2003, alors que Bernard se rend à l’orphelinat Charles Dufour de Ouagadougou, au Burkina Faso, pour y construire un dispensaire en tant que maçon bénévole, il fait la connaissance d’«un gosse de 6 ans», Éric, qui s’attache à lui. «Au bout de 15 jours, je vois arriver un gosse qui veut que je sois son père. Il avait six ans», narre le professeur ému. «J’ai bien observé, tu étais le seul blanc qui s’occupait bien des enfants», lui avouera plus tard le petit garçon. Une relation père-fils est en train de naître.

DU «PARRAINAGE» À L’ADOPTION
Bernard décide donc de parrainer l’enfant. Régulièrement, il lui envoie une somme d’argent pour l’aider notamment dans sa scolarité. Un an plus tard, au détour d’une enquête, le professeur du Var apprend que le directeur de l’orphelinat réalise «d’importants détournements de fonds». «J’ai alors arrêté le parrainage car je n’avais aucune explication du directeur», raconte Bernard Valgaeren.

Le petit Éric s’appelle en réalité Jean-Eudes Berewidougou. «Le directeur avait changé son état civil probablement dans le but de faire du trafic d’enfants vers la Côte-d’Ivoire», poursuit Bernard. «Ensuite, j’ai recherché sa mère, grâce aux services sociaux à Ouagadougou, que j’ai retrouvée pour qu’elle aille le récupérer. Le directeur de l’orphelinat a d’abord refusé de remettre Jean-Eudes, puis il s’est exécuté sur les ordres du chef de la Famille de Jean-Eudes car il était originaire de la même région, près de la ville de Koudougou», précise-t-il.

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Jean-Eudes est rendu à sa mère. Il est scolarisé et pris en charge avec sa sœur et son demi-frère par l’association créée en mai 2004 par Bernard, Amitiés et solidarité France Afrique (ASFA). «On se donnait des nouvelles régulièrement, puis je suis retourné au Burkina Faso où j’ai passé mes vacances avec un ami. Et petit à petit des relations se sont créées», ajoute-t-il. En 2006, le tout jeune Burkinabé passe deux mois de vacances à Sanary-sur-Mer chez Bernard. «Il ne voulait pas rentrer, commente le fonctionnaire de l’Éducation nationale. J’ai alors commencé les démarches d’adoption.»

Jean-Eudes «est un peu désobéissant et ne s’entend pas sa mère». Avec l’accord de toutes les parties, le garçonnet est confié au filleul de Bernard, Jeannot Tchoromi (19 ans), qui vit au Nord du Bénin voisin. Il y est par ailleurs scolarisé. Si le Consul de France à Ouagadougou refuse de délivrer un visa touristique à Jean-Eudes en décembre 2007 pour passer les fêtes en France – le petit garçon n’en obtiendra plus –, de son côté le tribunal de grande instance de Koudougou autorise la délégation de l’autorité parentale à Bernard Valgaeren au même moment.

Après neuf longs mois d’enquête sociale et avec l’accord de la famille de Jean-Eudes, le Président du Conseil général du Var signe en mars 2008 l’agrément pour accueillir l’enfant en vue de l’adoption. «Ce qui était plutôt rare, car j’étais célibataire et je ne cachais pas mon homosexualité», confie Bernard Valgaeren. Le 18 juillet 2008, c’est au tour du TGI de Koudougou de prononcer l’adoption simple de Jean-Eudes, qui porte dès lors le nom de Bernard.

«Je ne voulais pas une adoption plénière, pour ne pas couper ses relations avec sa famille.»

Le professeur de physique-chimie renchérit: «J’ai attendu le certificat de non appel du jugement d’adoption et ensuite je me suis rendu au ministère de l’Action sociale et de la Solidarité nationale du Burkina Faso…» Mais en réalité, si la procédure d’adoption a été longue, les ennuis de Bernard Valgaeren ne font que commencer.

«HOMOSEXUALITÉ», «NON-DITS», «CORRUPTION»: LES DESSOUS D’UN REFUS
Car, in fine, selon Bernard Valgaeren, son histoire est assez révélatrice des failles du système international de l’adoption, de la corruption, mais aussi des préjugés sur les familles monoparentales, etc. «La chef de service des adoptions a refusé de délivrer l’attestation de sortie du territoire de Jean-Eudes et demande une nouvelle enquête sociale qui se révèle positive», soulève-t-il. «On peut toujours s’arranger», lui avait-elle fait confié auparavant. «Elle m’a fait comprendre que moyennant une somme de 1000 euros, on pouvait rapidement régler l’affaire», ajoute-t-il.

Sans autorisation de sortie, Jean-Eudes ne peut obtenir de visa pour la France. Dépité, Bernard saisit le TGI de Toulon et demande l’exequatur du jugement du TGI de Koudougou. Sur place, le professeur reçoit le soutien du député du Boulkiemdé Amado Michel Nana qui l’aidera dans les démarches. Et sans rentrer dans le détail de la tentative de dialogue qui se met en place pendant près de trois ans, ce sont toujours les mêmes arguments qui sont avancés par les autorités burkinabées: notamment l’impossibilité pour les célibataires d’adopter.

D’ailleurs, le site du ministère des Affaires étrangères français corrobore les propos du ministère de l’Action sociale et de la Solidarité nationale burkinabé en indiquant que: «Les candidatures de célibataires sont légales mais systématiquement rejetées.» Et pourtant l’adoption simple a bien été autorisée par la justice.

«Après trois ans de procédures, en juillet 2011, le TGI de Toulon a prononcé l’exequatur et a confirmé le jugement d’adoption rendu à Koudougou. Malgré ça, impossible de faire venir Jean-Eudes en France», déplore Bernard qui a sa petite explication: «La question de mon homosexualité est toujours sous-jacente, avec plein de non-dits». Et ce d’autant que le nombre d’adoption au Burkina Faso a été considérablement réduit dans les dernières années, de 20 enfants adoptés en 2011 à 14 en 2013 selon les chiffres du ministère des Affaires étrangères.

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Dans une lettre du ministre de l’Action sociale et de la Solidarité nationale du 16 janvier 2009, en réponse à la demande d’autorisation, il est par exemple écrit: «Vous avez soutenu que vous n’êtes pas marié et l’inscription faite sur l’acte de jugement d’adoption était une erreur [ndlr, rectifiée par les autorités françaises et burkinabées]. Cela signifie que l’enfant va quitter sa famille biologique pour vivre dans une famille adoptive monoparentale. Cette situation n’apporte pas une vie familiale meilleure à sa situation d’origine.»

«Je n’aurais pas été homosexuel, l’autorisation de quitter le territoire aurait été délivrée. Le mariage pour tous et l’adoption ont été de grandes avancées, mais en pratique rien n’a changé.»

L’adoption bloquée, l’habitant de Sanary-sur-Mer décide donc de débuter une grève de la faim pour interpeller le président de la République en octobre 2012. «J’ai tenu 11 jours, puis j’ai décidé d’arrêter.» La réponse du cabinet du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius à sa lettre est «totalement à côté de la plaque», juge-t-il. Toutes les voies de recours ont été épuisées.

LE MUR DE L’ADMINISTRATION
Aujourd’hui, Jean-Eudes est sur le point d’atteindre la majorité, il aura 18 ans le 6 août prochain. Une procédure de regroupement familial peut donc être envisagée. Mais là encore, le père et le fils adoptif se heurtent au mur de l’administration. «Sur les conseils du Consulat de France au Burkina Faso, je me suis rapproché du Consulat de France au Bénin», explique Bernard Valgaeren puisque Jean-Eudes réside à Cotonou, la capitale.

«Mais il y a blocage de l’administration française, je n’ai aucune réponse du Consulat de France concernant les papiers nécessaires au regroupement familial, regrette-t-il. Du coup, j’ai dû saisir un avocat. Il y a des ordres donnés pour limiter l’immigration, bien entendu.»

«On se trouve devant un mur, une mauvaise volonté, or je ne veux plus attendre!»

Et Bernard Valgaeren de conclure sur ces 6 années de procédures d’adoption infructueuses: «Jean-Eudes l’a très mal vécu. Je suis son seul soutien, il ne travaille pas bien à l’école et il a du mal à se concentrer». Le 11 mars dernier, une nième lettre a été envoyée, et cette fois-ci au président de la République François Hollande. Jusqu’ici sans réponse.

Photos Jean-Marc Pontier