JS par SDDans une tribune publiée sur lemonde.fr, Nicolas Gougain, ex-porte-parole de l’Interassociative lesbienne gay bi trans, se dit en colère, d’une colère «froide» et «saine». Moi aussi, je suis en colère, mais ma colère est de moins en moins froide, et je ne suis pas sûre qu’elle soit si saine, à force.

Je suis en colère parce que cette tribune, j’aurais aimé la lire il y a plusieurs mois, lorsque la voix de son auteur avait un poids, lorsqu’il représentait l’Inter-LGBT, lorsqu’elle aurait pu, peut-être, servir à quelque chose.

Je suis en colère parce que les anti-égalité des droits ne devraient pas être reçu.e.s par le gouvernement. Pour la simple raison qu’ils et elles se battent contre l’égalité. En s’élevant contre un principe aussi fondamental, ils et elles devraient avoir perdu toute légitimité. Je suis en colère parce que ce n’est pas le cas. Je suis en colère parce que pour aborder les questions qui touchent à nos droits, nos ministres privilégient les médias qui y sont le plus opposés, La Croix et Le Figaro. Je suis en colère parce que non content de nous faire sans cesse passer pour des enfants gâtés à qui l’on donne la main et qui réclament le bras, le gouvernement choisit de le faire de façon extraordinairement humiliante, comme lorsque Manuel Valls commente la PMA depuis le Vatican ou que la loi Famille est mise au rebut au lendemain d’une «Manif pour tous».

Je suis en colère parce que les associations se plaignent – à juste titre – de l’omniprésence des anti-égalité des droits dans les médias mais qu’elles n’utilisent pas suffisamment les médias qui leur sont ouverts, à commencer par le nôtre, Yagg. Pourquoi apprend-on que l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens a été reçue par Laurence Rossignol au détour d’un communiqué sur les déclarations de Manuel Valls sur la PMA? Lorsque la secrétaire d’État à la Famille a décidé de rencontrer la «Manif pour tous» et l’«Avenir pour tous», on l’a su et bien su. Pourquoi apprend-on par Le Figaro, par la «Manif pour tous», que la présidente d’Act Up-Paris a été mise en examen? Un non-événement, arguent certain.e.s. C’est vrai, une mise en examen indique simplement qu’une enquête est ouverte.

Mais dans une guerre médiatique comme celle que nous vivons depuis 18 mois, il n’y a pas de non-événement. Tout est information, tout est occupation du terrain.

Je suis en colère parce que si Christiane Taubira, au lieu de sans cesse ménager une chèvre et un chou incompatibles, avait dit la vérité aux parlementaires de droite qui, lors des débats sur l’ouverture du mariage, insultaient les personnes LGBT, nous accusaient d’«assassiner des enfants», d’être des pervers.es, des pédophiles en puissance, si alors elle leur avait dit qu’ils et elles étaient homophobes, si au plus haut niveau on avait entendu une condamnation de ces propos homophobes, peut-être la «Manif pour tous» n’aurait-elle pas connu le succès dont elle jouit encore aujourd’hui.

Dans une précédente Opinions&Débats, en janvier 2013, j’écrivais que «quand on est contre l’égalité entre homme et femme, on est sexiste. Quand on est contre l’égalité entre noirs et blancs, on est raciste. Quand on est contre l’égalité entre homos et hétéros, on est homophobe. C’est aussi simple que cela.» Le passage a marqué les esprits et je le vois encore circuler parfois sur les réseaux sociaux. À la pointe de fierté que je ressens (bah oui) se joint une certaine incrédulité: pourquoi ce qui me semble être une évidence ne l’est-il pas pour tout le monde? Pourquoi ces mots ont-ils besoin d’être dits, d’être écrits?

Le gouvernement précédent ayant particulièrement mal géré la parole, la communication et les limites indispensables à la liberté d’expression depuis 18 mois, je conçois la volonté de Manuel Valls et de ses ministres d’apaiser les esprits pour pouvoir avancer sur d’autres sujets tout aussi importants que la PMA – notre droit de la famille est antique et inadapté à la réalité de 2014, et nécessite bien plus qu’un dépoussiérage. Mais je suis en colère parce que les esprits qu’il faudrait apaiser sont ceux de celles et ceux qui se battent pour empêcher que la vie d’autres personnes soit simplifiée et non pour que la leur s’améliore.

Je suis en colère parce qu’en leur donnant gain de cause, les dirigeant.e.s de ce pays sous-entendent que la sérénité des anti-égalité est plus importante que celle des personnes qui voudraient bénéficier de cette égalité. Comme s’il fallait hiérarchiser. Comme si, s’il fallait hiérarchiser, il était logique de faire prévaloir l’intolérance. Comme si nous étions des citoyen.ne.s de seconde zone.

Lors du vote de la loi du 17 mai 2013 ouvrant le mariage (et par conséquent l’adoption) aux couples de même sexe, ministres et parlementaires se sont félicité.e.s de nous avoir sorti.e.s de ce statut. Dans l’élan du moment, sans doute parce qu’il fallait clore cette horrible période sur une note positive, nous avons bien voulu (les laisser) y croire. Alors même que nous savions que cette loi n’était qu’une rustine trop longtemps attendue, qui aurait été révolutionnaire en 1999, mais qui en 2013 a des airs de strict minimum. Nous paierons longtemps cet instant d’inattention, cette envie d’y croire.

Je suis en colère, aussi, parce qu’en cette veille de 1er mai, très peu d’associations LGBT ont fait savoir qu’elles participeraient aux traditionnels défilés ou fait part de leurs revendications, comme si la convergence des luttes n’était plus d’actualité.

Je suis en colère parce que les quelques député.e.s socialistes qui étaient aux avant-postes sur l’ouverture du mariage, qui ont tenté de faire revenir la PMA sur le tapis, ne font pas partie des député.e.s qui hier se sont abstenu.e.s lors du vote sur le «Pacte de responsabilité». Je suis en colère parce que je ne comprends pas comment, quand on est de gauche, on peut voter un texte aussi de droite. Je suis en colère parce que je ne suis pas convaincue que les autres partis de gauche soient en capacité de rééquilibrer ce qui est en train d’être consciencieusement démoli. Je suis en colère parce que j’ai l’impression d’écrire et de dire et de répéter constamment la même chose, d’article en article, de tribune en tribune.

Je suis en colère parce qu’il devrait être évident que mon égalité est conditionnée à celle des autres, parce que, comme le dit souvent Christophe Martet, l’égalité ne se divise pas, elle doit être pleine et entière pour être réelle, et que près de deux ans après l’élection d’un président dit de gauche, l’égalité n’est toujours pas d’actualité. Je suis en colère parce qu’on ne parle plus du droit de vote des étrangers, qu’on évoque à peine le changement d’état civil des trans’, que le parlement a adopté une loi néfaste sur la prostitution, que la liste des renoncements de François Hollande et de ses gouvernements est tellement longue que tenter de la dresser me fatigue d’avance. Je suis en colère parce que celles et ceux qui nous dirigent font tout à l’envers, parce qu’ils et elles manquent d’imagination, parce que la seule loi dont je pourrais me réjouir est incomplète et pose autant de problèmes qu’elle en résout.

Je suis en colère, aussi, parce qu’on va me dire, une fois de plus, que je confonds tout, que j’en veux toujours plus. Je ne confonds pas tout, tout est lié.

On ne peut pas lutter contre l’homophobie sans lutter contre la transphobie. On ne peut pas lutter contre la transphobie sans lutter contre le racisme. On ne peut pas lutter contre le racisme sans lutter pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Pour l’accessibilité des lieux publics, transports etc. aux personnes en situation de handicap. Pour une politique économique qui ne tolère pas que les pauvres soient de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches. Pour une société plus juste sous tous rapports.

Et oui, j’en veux toujours plus. Parce que quand on cesse de réclamer l’amélioration de la société dans laquelle on vit, pour toutes, pour tous, parce qu’on a tou.te.s à y gagner, c’est qu’on a perdu son humanité.

Photos Yagg (Marche des Fiertés) / Sébastien Dolidon (Judith Silberfeld)