Delphine KilhofferCritique de théâtre depuis sept ans, Delphine Kilhoffer s’est tournée vers la mise en scène avec Lysistrata, un musical rock, une transposition de la pièce d’Aristophane écrite aux alentours de 410 avant notre ère. Dans la pièce, l’action se situe au cœur d’un conflit sanglant entre Athènes et sa rivale, Sparte. Tandis que les hommes partent au combat, les femmes, elles, n’ont pas voix au chapitre et ne peuvent que subir les décisions prises par la gent masculine. Sur l’impulsion de Lysistrata, les femmes lancent une grève du sexe pour ramener la paix. En plus des jeux de pouvoir entre femmes et hommes, la mise en scène s’attache à jouer sur le genre, sa construction et sa perception. Au point qu’on en vient à se demander comment une pièce écrite sous l’Antiquité peut porter un message si proche de l’actualité.

Nous sommes en 2014 et le Parlement examine un projet de loi sur l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais Aristophane s’interrogeait déjà à ce sujet au Ve siècle avant notre ère. Était-il visionnaire? Comme tou.te.s les grand.e.s auteur.e.s, il était fin connaisseur de l’être humain et il savait toucher à l’essentiel des problématiques humaines. C’est la raison pour laquelle ses textes peuvent toujours autant nous parler aujourd’hui. Entre aujourd’hui et il y a 2500 ans, la technologie a évolué, nos codes culturels aussi, mais pas l’essence de l’être humain.

Le personnage de Lysistrata et l’ensemble de la pièce mettent en avant des valeurs féministes. C’était important pour vous? Oui, car pour moi le féminisme, ce n’est pas dire que les femmes sont meilleures que les hommes, c’est réclamer un rapport d’égalité dans les deux sens. Si on a toujours besoin du féminisme aujourd’hui, c’est parce qu’existent de nombreuses normes qui dictent comment doivent se comporter les femmes mais aussi les hommes. Le féminisme libère les deux côtés. Cette pièce s’inscrit à un moment dans l’histoire où les femmes réclament un même respect, un même pouvoir de décision que les hommes, dans l’intérêt commun. Cette pièce est profondément féministe et juste parce qu’elle remet tout le monde à égalité. Quand les femmes disent qu’elles ne veulent plus de sexe, elles ne se réjouissent pas de ne plus avoir à faire leur devoir conjugal, non, elles n’en peuvent plus, leurs maris leur manquent. Le besoin est aussi fort du côté des mecs que des filles et je trouve ça très intelligent.

En quoi le féminisme peut-il libérer les hommes? Avec un exemple pratique, ça illustrera plus facilement mon propos. L’éducation qu’on donne aux hommes ne les encourage pas à exprimer de façon publique leurs émotions. On voit rarement un homme s’autoriser à pleurer en public. Ça reste mal vu dans la société actuelle. Mettre tout le monde sur un pied d’égalité, c’est affirmer que les émotions n’appartiennent pas qu’aux femmes. Les hommes en ont tout autant qu’elles, et pourquoi les briderait-on? Pourquoi leur inculquer que ce n’est pas bien, qu’ils doivent se montrer forts et s’asseoir sur ce qu’ils ressentent en serrant les dents? Non! Un homme peut être fort, mais il a aussi ses moments de faiblesse.

Sur scène, des comédiens jouent des rôles de femmes, des comédiennes jouent des rôles d’hommes. Quel message avez-vous voulu faire passer? En travestissant dans les deux sens les comédien.ne.s et en changeant de costume – et donc d’identité genrée – au vu du public, on montre que tout cela est un peu une performance. Ce qui fait que l’on identifie une personne dans la rue en pensant «c’est une femme» ou «c’est un homme» relève d’un certain nombre de codes: les vêtements, la façon de marcher, de regarder les autres. En fonction de cela, nous attribuons un genre à la personne. Mais chacun.e reste libre de pousser ce petit jeu-là à fond, ou de ne pas le jouer ou d’être un peu au milieu comme le montre tout le mouvement queer. C’est très proche de la démarche théâtrale car un.e comédien.ne, quand il travaille un personnage, change sa démarche, sa façon de parler, sa relation à son environnement. Pour moi, le genre, c’est un peu ça. J’ai voulu retranscrire ça à travers le travestissement.Lysistrata ok

En France, le mot «genre» fait peur à certain.e.s. La pièce relève-t-elle d’une démarche militante, est-elle une réponse aux attaques? Ce n’est pas vraiment une réponse, car on travaille sur ce projet depuis plus de deux ans, avant que le remue-ménage autour du genre, le débat sur le mariage et la «Manif pour tous» débutent. Mais je trouve idéal que la pièce puisse être jouée maintenant, car c’est un sujet sur lequel il faut s’exprimer aujourd’hui. Même si ce n’était pas en réaction directe à un événement politique particulier, ça reste un acte engagé. Ce sont des questions auxquelles je réfléchis depuis longtemps, que je porte en moi, qui recoupent tout mon militantisme sur les questions LGBT. J’aime à penser que le théâtre peut être une arme militante douce. Douce, parce qu’il ne s’agit pas de bousculer les gens de façon désagréable et qu’ils sortent d’une pièce en étant mal à l’aise, mais qu’au contraire, en partageant un moment de convivialité, d’humour et d’intelligence, on peut à notre niveau faire avancer cette discussion qui travaille aujourd’hui notre société.

Pendant la représentation, on n’a pas vraiment le sentiment d’entendre un texte antique. Au contraire, c’est même très grivois. Pourquoi avoir choisi une traduction si moderne? J’avais envie de faire un lien direct entre notre époque et ce que raconte cette pièce. L’une des façons de le faire a été de transposer l’action au début des années 70, à une époque où le féminisme a explosé, où de grands slogans comme «Faites l’amour, pas la guerre» ont été mis en avant et on voit très bien la relation avec le message de Lysistrata. Et puis, j’ai utilisé une traduction très fidèle à la démarche d’Artistophane. Raphaël Meltz et Laetitia Bianchi, qui ont traduit le texte, ont essayé de rendre la crudité du langage d’Aristophane en utilisant le langage d’aujourd’hui. Aristophane appelait un chat un chat et une chatte une chatte. Soyons donc très clair.e.s: si vous venez voir la pièce, vous entendrez des mots tels que bite, couille et cul.

Le fait que la pièce porte sur le genre a-t-il occasionné des difficultés particulières pour que le projet voie le jour? La bonne surprise, c’est que non. Les soutiens qu’on a eus proviennent de gens qui voulaient investir dans ce type de projet, ce qui est très encourageant. Ça fait plaisir dans la morosité actuelle de voir des gens prêts à mettre de l’argent ou à dire qu’ils croient en une vraie égalité, au fait de bousculer certains concepts et d’aller vers plus d’ouverture. Monter un spectacle avec huit personnes sur scène, de la musique et une certaine ambition technique, c’est compliqué. La plus grosse difficulté, c’est le manque de moyens.

Jusqu’ici, quels ont été les retours du public les plus marquants? Une jeune femme m’a dit: «C’est la première fois que je comprends une pièce antique.» Quand j’ai entendu ça, je me suis dit qu’on a tout gagné. Elle avait un grand sourire, elle s’était visiblement bien amusée pendant les 1h45 de spectacle. Ça lui a parlé et je me dis que si on est parvenu ça, c’est qu’on a réussi notre pari.

affiche lysistrata

La prochaine représentation aura lieu le 6 mai à 20h au Vingtième Théâtre à Paris.