«Je veux qu’il répare ma boîte, ma gueule, mes dents!», s’emporte Jean-Paul B. à la sortie de l’audience qui a vu la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris condamner son agresseur, Alexandre Pichot, à 12 mois d’emprisonnement dont quatre mois ferme pour violences volontaires en état d’ébriété. Les propos homophobes qu’a prononcés celui-ci ont été retenus en tant que circonstance aggravante. Il devra indemniser les deux victimes à hauteur de 3600 euros pour chacune d’entre elles. «Mais j’en ai pour 7500 euros dans la bouche!», lâche Jean-Paul B., dont plusieurs dents ont été cassées, avant de s’en aller d’un pas vif.

«IL SEMBLE BIEN ÉLEVÉ»
Son compagnon, Jean-Paul F., se veut plus mesuré: «Je suis content que l’homophobie ait été reconnue et je me soumets à la décision de la justice, mais ce n’est pas cher payé. Il ne passera que quatre mois en prison, alors que pour nous, le processus va être très long. Jean-Paul va peut-être perdre son entreprise. Il y a un décalage que je ne comprends pas, mais je suis encore à chaud, dans l’affect.» Leur avocat, maître Christophe Le Grontec, les rassure: «C’est une bonne décision. Le tribunal a demandé un mandat de dépôt et on lui a passé les menottes dans la salle d’audience. Une telle décision est très rare, surtout qu’il a comparu libre.»

Chemise noire, pantalon beige, les cheveux ramenés en arrière, Alexandre Pichot est venu de son propre chef à l’audience, accompagné de proches, dont sa mère et un ami gay, «une caution» diront certaines personnes dans le public. Ce barman à la mâchoire carrée a des yeux clairs, des joues roses. Il est rasé de près. «Il semble bien élevé», a d’ailleurs relevé le ministère public lors de ses réquisitions. Ses larges épaules et sa silhouette athlétique ont été un atout pour lui qui pratique le rugby. Son avocat a utilisé ces détails pour tenter d’expliquer comment son client avait pu occasionner de tels dommages aux victimes: «Quand Alexandre frappe, il frappe fort. Parce qu’il a un corps, parce qu’il a un gabarit, parce qu’il a des bras, parce qu’il a l’insolence de ses 25 ans et de son mètre 95.» Après les coups qu’il a infligés aux victimes, le corps médical a reconnu 10 jours d’incapacité totale de travail pour Jean-Paul B. et 6 jours pour Jean-Paul F.

«C’EST DÉGUEULASSE, BANDE DE PÉDÉS»
Ce dernier avait déjà témoigné des faits sur Yagg. Pendant l’audience, son compagnon et lui n’ont que très peu parlé, la plupart des questions s’adressant à l’agresseur. Dans son rappel des faits, le président a évoqué le contexte des municipales – l’agression a eu lieu une semaine avant le premier tour – les esprits «échauffés». «Tout ce qui est en débat dans la société française remonte un peu», a-t-il analysé. Dans la nuit du 17 au 18 mars, Jean-Paul B. et Jean-Paul F. attendaient le bus 95 dans un abribus au pied de la tour Montparnasse. Le second avait la tête sur l’épaule du premier. Un baiser sur le front a suscité un «C’est dégueulasse, bande de pédés» de la part d’Alexandre Pichot. «Pardon?», a répliqué Jean-Paul B. pour s’assurer d’avoir bien entendu. Le jeune homme a répété ses propos, mais a nié à l’audience avoir été si violent dans ses paroles. Ses deux victimes ont assuré le contraire.

Jean-Paul F. lui a finalement répondu: «Vas-y, casse-toi homophobe, dégage, pauvre con!» «Une phrase virile», a commenté le président du tribunal. L’agresseur a affirmé qu’on l’a traité de «fils de pute» et de «mauvais chrétien», mais Jean-Paul F. a indiqué qu’il n’aurait jamais eu le temps de penser à de telles choses. «Laisse tomber, c’est un con, on s’en va», a-t-il glissé à son compagnon alors que le bus arrivait. Lui est monté à bord, mais Jean-Paul B. a reçu un violent coup derrière l’oreille. Jean-Paul F. est sorti du bus et le chauffeur a fermé les portes avant de partir. Interrogé par la police, le chauffeur a précisé qu’il ne pouvait charger à bord des personnes qui se battent. «Il faut que la RATP instruise ses conducteurs», remarque le président du tribunal. Jean-Paul F. et Jean-Paul B. ont indiqué leur intention de porter plainte contre le chauffeur et la RATP pour non-assistance à personne en danger.

«UNE RÉACTION D’ALCOOLO DÉBILE»
Alexandre Pichot souligne pour sa part qu’il a reçu deux coups et qu’il s’est senti menacé. Les seules marques retrouvées sur son corps après l’agression sont toutefois celles qu’il avait sur les mains, stigmates des coups qu’il a lui-même portés. «Cette grande violence ne correspond ni à mon tempérament, ni à ma personnalité, a-t-il avancé pour se dédouaner. Je ne me reconnais pas dans ces gestes et il y a pas mal d’épisodes qui ne me reviennent pas forcément. Je présente une fois encore mes excuses aux victimes.» Sous l’emprise de l’alcool et de stupéfiants – il avait bu six pintes de bière avant les faits et avait également consommé du cannabis – il a précisé qu’il avait tenu «des propos déplacés», mais pas ceux qu’on lui prête. «Je ne suis pas haineux, mais j’ai eu une réaction d’alcoolo débile, a-t-il lâché. J’ai pu dire quelque chose de ressemblant comme « Vous pouvez faire ça ailleurs », mais rien d’aussi violent.»

Quelques mètres plus loin, il a jeté les victimes du haut d’une balustrade. Jean-Paul B. était alors inconscient et sa chute aurait pu lui être fatale, a souligné son avocat. À ce jour, il n’a toujours pas récupéré une vision normale. «Ma chaîne avait été arrachée, j’ai voulu la ramasser, mais j’ai subi des coups, alors je les ai balancés», a expliqué Alexandre Pichot. Le tribunal s’est alors plongé dans son passé. Il avait déjà été interpellé en novembre 2013 pour violences volontaires en état d’ébriété. Condamné alors à quatre mois de prison ferme, il avait fait appel du jugement. Mais quand le président l’a interrogé sur le nom de la personne qu’il a attaquée, l’agresseur n’est pas parvenu à s’en souvenir.

«FINISSEZ-LE, C’EST UN PÉDÉ!»
Jean-Paul F. a ensuite demandé à prendre la parole pour réaffirmer la véracité des éléments niés par Alexandre Pichot. C’est d’une voix très émue qu’il a rappelé qu’après avoir en vain cherché refuge dans une épicerie, quatre ou cinq hommes se sont interposés entre son agresseur et lui. Ils formaient «une chaîne, un mur», a décrit Jean-Paul F. Lorsqu’Alexandre Pichot leur a intimé «Finissez-le, c’est un pédé!», la victime a vu la chaîne se défaire peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un seul homme pour le défendre. Sa fragilité et la vigueur de ce souvenir étaient aisément perceptibles dans les sonorités de sa voix presque brisée. Cet épisode relaté, Jean-Paul F. est retourné s’asseoir aux côtés de Jean-Paul B. et celui-ci a posé une main protectrice sur son épaule.

Pour défendre son client, l’avocat d’Alexandre Pichot a insisté sur la présence dans la salle d’audience d’un ami homosexuel de l’agresseur et sur une attestation que celui-ci a produite pour assurer que le jeune homme n’est pas homophobe. Les deux hommes seraient des amis d’enfance, des confidents. L’agresseur a assisté à la fête de pacs de son ami et ils auraient toujours eu une relation de complicité et d’amitié. «Ces accusations sont le contraire du garçon que je connais», assure cet homme dans son attestation. «On peut avoir un ami homosexuel et à un moment avoir des propos et des actes dont le mobile est l’orientation sexuelle», a rétorqué l’avocate Caroline Mécary au nom de l’association SOS homophobie qui s’est constituée partie civile.

«L’HOMOPHOBIE ORDINAIRE»
«Je porte la parole des trois millions d’homosexuel.le.s qui vivent en France et qui auraient pu se retrouver à la place des victimes, a poursuivi l’avocate. Il n’y a pas de pire agression que celles où l’on est attaqué parce que l’on est quelque chose et où l’on n’a rien fait. Comme souvent, dans ces affaires, le prévenu minimise les faits. Mais en l’espèce, ses premiers propos – « C’est dégueulasse, bande de pédés », « beuark » – signent le mobile homophobe. Si s’embrasser ou se tenir par la main est un crime, je ne sais pas où l’on va. Il a porté des coups violents au visage, comme quand on veut détruire l’altérité. Mais c’est cela, l’homophobie ordinaire.» «Mes clients étaient dans un état de terreur, a ensuite ajouté Christophe Le Grontec, l’avocat des deux victimes. Ils ont été poursuivis et cet acharnement les a marqués à vie.»

L’avocat de la défense a quant à lui nié toute homophobie, ne voyant là que «des faits banals, ordinaires, imbéciles», assurant qu’Alexandre Pichot «ne se revendique pas homophobe». «Il y a eu une flopée d’injures de vestiaires qui n’ont pas de signifiant et qui auraient été les mêmes contre n’importe quel individu avec lequel il aurait eu envie d’en découdre. Est-ce que « sale con », ça vaut mieux que « sale pédé »? Laquelle des deux a déclenché le fait de violence?» Invité à prendre la parole une dernière fois, Alexandre Pichot a indiqué qu’il avait entrepris des démarches pour rencontrer un psychiatre.

En prononçant son jugement, le président du tribunal a insisté sur le fait que ce sont les propos homophobes de l’agresseur qui ont été condamnés, mais qu’il lui est impossible de dire si celui-ci est homophobe: «Le tribunal ne sonde pas les reins et les cœurs, a-t-il indiqué. S’il est homophobe, c’est son affaire. La violence est banale, a-t-il concédé à l’avocat de la défense, mais on ne doit pas la banaliser.» Une mise à l’épreuve de deux ans a également été prononcée contre Alexandre Pichot et il est dans l’obligation d’indemniser les victimes. Pour l’heure, il ne semble pas vouloir faire appel du jugement, mais il dispose de 10 jours pour se décider. Il doit par ailleurs verser un euro à SOS homophobie et rembourser les frais d’avocat. Dans un communiqué, l’association «salue le courage et la détermination de Jean-Paul F. et de Jean-Paul B. qui n’ont pas hésité à rendre publique leur agression et à la porter devant la justice. Leur action a permis de réaffirmer pour chacun.e le droit inaliénable au respect de son intégrité et de sa dignité quelle que soit son orientation sexuelle ou son identité de genre.»

La justice statuera prochainement sur une autre attaque homophobe puisque le procès des agresseurs de Wilfred de Bruijn et Olivier Couderc aura lieu le 6 mai.

Photo Judith Silberfeld