Près de 7000 couples de même sexe ont profité de l’ouverture du mariage pour s’unir entre mai et décembre 2013. Des moments de fête et de joie que certain.e.s ont célébré pour répondre aux opposant.e.s à l’égalité des droits. «Trois jours avant notre mariage, la « Manif pour tous » défilait dans la rue, se souvient Vincent Boileau-Autin, qui a épousé Bruno le 29 mai 2013 à Montpellier. Ce mouvement a démontré tant de violence… Mais face à ça, on a pu leur répondre par notre amour, pour leur montrer que face à leur haine, l’amour triomphe.» Pour Linem aussi, il était important de marquer le coup. Sur son blog, la jeune femme, qui s’était déjà mariée symboliquement à l’étranger, raconte son mariage en France et a souhaité partager son témoignage sur Yagg. Se marier, c’était pour elle un moyen de mettre de côté «ces mois de galère, ces insultes, ces pleurs».

FAIRE FAMILLE
«Le débat sur le mariage a été très dur, nos familles et amis l’ont vécu avec nous, en particulier lors de la manifestation parisienne du 27 janvier 2013 en faveur de la loi avec la participation de mon frère, ma cousine et mes parents venu.e.s exprès de Bordeaux, se remémore Cédric, qui a épousé Pierre en octobre. Toutes les horreurs qu’on a entendues rendaient presque « obligatoire » à nos yeux de mettre en œuvre cette loi. En outre, il y avait une envie très forte de faire reconnaître notre couple par la société, une simple histoire d’égalité en fait, en avoir marre de présenter ma moitié comme « mon ami » ou « mon compagnon ».»

mariage serverine klervi

Séverine (à gauche sur la photo ci-dessus) et Klervi avaient quant à elles des motivations plus pragmatiques: «On ne voulait pas se marier, mais on l’a fait pour que je puisse adopter notre fille», explique la première. Les deux femmes ont pu agrandir leur famille grâce une PMA réalisée en Espagne. Mais la loi ne permettant pas aux couples non-mariés d’adopter, le passage par la mairie était incontournable. «Dans mon entourage, 90% des couples de femmes qui se sont mariées l’ont fait pour cette raison, a constaté Séverine. On est très heureuses que le mariage soit ouvert à tou.te.s, mais c’est totalement idiot de devoir se marier pour adopter ses propres enfants! Au même moment, on a un rapport qui indique qu’en France, 56% des naissances ont lieu hors mariage…»

C’est ce même désir de faire famille qui a animé Laredj et Pierre, dont le mariage a eu lieu en mars 2014. «Le point le plus important pour nous, c’est de pouvoir adopter, indique Laredj. C’est inscrit dans notre projet de couple, même si on se rend compte que ça va être très compliqué. Là, on a commencé à se renseigner. Le mariage pour tous, c’est la République qui reconnaît notre couple, c’est la loi qui nous protège des aléas de la vie, ce que l’amour ne peut pas faire.»

AU QUOTIDIEN
Dans le quotidien de ces couples, peu de choses ont changé, admettent-ils. Quoique. «Au moins, à présent, les choses sont claires et j’adore le regard étonné voire incrédule quand je dis « mon mari » ou « mon époux », se réjouit Cédric. C’est la seule chose que ça a réellement changé dans le quotidien d’ailleurs, avant que je ne change de nom (je compte accoler celui de mon mari au mien lorsque je referai mes papiers).» «J’ai changé de nom parce que je croyais que ça allait nous aider dans la procédure d’adoption, avance Séverine, mais finalement, ça ne change pas grand-chose.» Pour Vincent et Bruno, devenir «maris» a eu des airs d’épiphanie.

«Dire « mon mari », ce n’est plus seulement un symbole mais une réalité juridique, indique Vincent. J’en ai pris conscience pendant notre voyage de noces. À la douane à Tel-Aviv, on a demandé à Bruno quel était son lien avec moi et il a répondu: « C’est mon mari. » Ça m’a fait tout drôle, j’ai ressenti de la fierté, c’est comme s’il me disait « je t’aime ». Maintenant, on est un peu plus habitués.»

LES PARENTS
Finalement, lors de ces unions, les plus bouleversé.e.s, ce sont les invité.e.s. «Nos parents ont plus pleuré que nous!», s’exclame Séverine, qui a fait le choix d’une cérémonie sobre et simple. Un membre de sa famille est allé jusqu’à lui reprocher l’absence de dragées. «On s’est rendus compte que pour nos parents le mariage était très important, bien au-delà de ce qu’on aurait imaginé, analyse Cédric. Ils étaient tellement fiers, heureux, émus. Peut-être une revanche sur la société pour eux aussi, car finalement l’homosexualité de ses enfants n’est pas si facile à assumer que ça, et nous voir mariés c’est une façon de montrer à leurs amis et leurs collègues qu’on est un couple comme les autres.»

cedric pierre famille

Il y a aussi des familles qui n’assument pas, qui refusent, qui rejettent. La famille de Laredj n’est pas venue à son mariage. Issu d’un milieu bourgeois algérien, il espérait que sa mère, qu’il présente comme une femme libérale et féministe, accepte son homosexualité, «mais ça va tant que ce sont les enfants des autres». Son père est décédé cinq jours avant son mariage. Les deux hommes ne se parlaient plus depuis 2009 mais Laredj souhaitait malgré tout se rendre à ses funérailles. Les menaces de sa famille l’en ont finalement dissuadé. «Ce rejet me donne encore plus de force pour avancer dans la vie et dans mes projets de couple», insiste-t-il avec vigueur.

LE REGARD DES AUTRES
Le caractère public du mariage en fait un événement qui pousse à se confronter aux autres. Dans le village où s’est mariée Linem, le maire était fermement opposé à la loi ouvrant le mariage. C’est finalement son père, maire adjoint, qui a présidé la cérémonie… en présence du maire. «L‘inviter oui, l’avoir sur nos photos officielles, non merci…», a-t-elle confié. Dans le Ve arrondissement de Paris, les employé.e.s de mairie avaient prévenu Laredj et Pierre que l’adjoint qui célèbre les mariages le samedi avait lui aussi milité contre l’ouverture du mariage. «Il fait de très beaux discours, mais pour vous, il se contentera du minimum», avait-on averti Laredj. Il a contacté une élue socialiste, Lynne Cohen-Solal, qui a accepté de les marier. Elle a rencontré le couple et prononcé un discours personnalisé lors de la cérémonie. «Même nos invité.e.s étaient bluffé.e.s», sourit Laredj (à gauche ci-dessous).

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Pierre et Cédric ont dû, eux, se frotter à l’adversité: «L’adjoint qui nous a mariés nous a clairement dit qu’il avait participé aux manifestations contre le mariage pour tous, raconte Cédric. Le jour J, il a néanmoins assumé son rôle tout à fait normalement. On a compris après coup qu’il craignait d’éventuels troubles-fêtes, il se demandait s’il y aurait des journalistes (petit côté parano) et il nous avait même demandé comment on serait habillés… J’avais failli lui répondre « en robe blanche évidemment » mais il aurait pu le croire… Je suis certain que lors de son prochain mariage d’un couple de personnes de même sexe, il sera plus serein. J’ai l’impression qu’il a découvert avec nous que la famille et les amis des couples homos sont des gens « normaux »…»

Même si leur mariage a été retransmis dans le monde entier, Vincent et Bruno ont eu le sentiment d’être «seuls au monde». «En tant que président de la LGP Montpellier, j’ai déjà pris la parole devant 30000 personnes et je n’ai jamais eu de problème pour le faire, constate Vincent Boileau-Autin. Là, dire « oui » à Bruno, c’était incroyablement plus fort. Plein de choses me sont passées par la tête. J’ai pensé à l’année écoulée, à toutes les personnes qui se sont battues pour ça, hier comme aujourd’hui. J’ai pensé à un de nos amis qui a vécu 30 ans avec son ami, mais celui-ci est décédé des suites du sida.»

DES RETOMBÉES POSITIVES
Si c’était à refaire, ils le referaient. Avec autant de caméras et de journalistes. «Il nous a paru plus intelligent de faire avec plutôt que d’essayer de lutter contre, justifie Vincent. Le nombre de médias était surtout lié à ce qui s’était passé trois jours avant [un défilé de la «Manif pour tous»]. La presse étrangère s’est notamment étonnée de l’ampleur des éclats de violence. Alors on a préféré ne pas mettre les journalistes dehors et gérer la situation au mieux. La presse a quand même participé à ce que l’opinion soit plus favorable à l’égalité en montrant des couples homos et en leur donnant la parole. Les médias sont des maillons militants sans le vouloir et je ne voyais pas comment leur fermer la porte à cet événement auquel ils ont contribué.»

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Le couple a ensuite reçu 10000 messages et environ 600 lettres manuscrites. «Un jeune Syrien homo a pleuré devant les images de notre mariage quand il a vu que c’était possible, confie Vincent. Il a 18 ans, mais il nous a dit que dans son pays, il ne verrait jamais ça. Maintenant, des médias d’autres pays m’appellent parce que le débat s’ouvre chez eux. J’ai fait une interview pour un média au Pérou où l’opposition copie la « Manif pour tous ». Les militant.e.s demandent des conseils et ça génère du débat, ça apporte de l’espoir dans des pays où être homosexuel.le est un casse-tête. Dans les messages, on a aussi des seniors de 90 ans qui nous ont dit qu’ils ont été très heureux de voir ça, parce qu’après avoir connu la période des camps de concentration, ils sont touchés par le fait que l’on traite tout le monde à égalité. Des gens de la « Manif pour tous » aussi se sont rendus compte qu’ils ont eu tort et qu’ils ont oublié que derrière tous ces débats et ces principes, il y a de l’amour.»

UN COMBAT INACHEVÉ

mariage linem

Ces cérémonies furent l’occasion de faire la fête. «Nos invité.e.s nous ont fait une surprise avec une flashmob sur We Found Love de Rihanna devant le Panthéon, se réjouit Laredj. Même les touristes sont venu.e.s danser!» Linem (sur la photo ci-dessus) aussi se souvient: «Le discours de mon père, la sortie de mairie sous une pluie de Schoko-bons, le champagne rosé et le buffet génial, les enfants qui courent dans la salle, qui éclatent des ballons, les chansons des copines, de la famille et de Jean-Jacques qui s’est incrusté au fond… Un flashmob qui m’a fait chouiner parce que oh eh, quand même, fallait rentabiliser le waterproof, le sursaut de ma belle-sœur végétarienne qui se retourne et se retrouve nez-à-groin avec le cochon-gratin de mes rêves qui défile dans la salle, le tournoi de foot des mariées, que j’ai gagné bien sûr… Et le soleil…»

Derrière la fête, d’autres luttes se profilent. Séverine et Klervi ont déposé en décembre un dossier pour permettre à la première d’adopter leur fille. «Mais le tribunal n’était pas du tout au courant des procédures, ils m’ont même donné un formulaire pour une adoption internationale!, s’étonne Séverine. C’est moi qui ai dû leur expliquer qu’il s’agissait d’une procédure déjà existante: l’adoption de l’enfant du conjoint. Ils étaient persuadés qu’il fallait attendre de nouveaux textes pour la mise en application de la loi, mais ce n’est absolument pas nécessaire! Je connais d’autres couples qui ont déposé leur dossier en même temps que moi dans un autre tribunal. Pour eux, c’est bon, le jugement d’adoption a été rendu. Moi, je n’ai toujours pas eu de nouvelles et avec les décisions de certains procureurs qui estiment qu’une naissance par PMA est une fraude, on se pose des questions existentielles et l’insécurité juridique se poursuit.»

«Notre mariage, c’est un joli symbole, mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt des autres combats qui nous attendent, renchérit Vincent Boileau-Autin. Aujourd’hui, on milite pour tout ce qu’il reste à faire et le combat se poursuit.»

Photos DR et YouTube (pour Vincent et Bruno Boileau-Autin)